Quand Jésus nous apprend à prier

JE  VOUS  SOUHAITE  UNE  TRÈS  JOYEUSE  FÊTE  DE  PÂQUES  !
Et je vous informe que je mets ce blog en vacances pour quelques jours.

En ce week-end d’espérance et de résurrection, mes pensées se tournent plus spécialement vers les Ukrainiens qui luttent depuis presque deux mois contre l’invasion brutale de leur pays ordonnée par le tyran du Kremlin. Je prie pour que la paix arrive, pas sous la forme factice d’une nouvelle oppression imposée par des hommes sur d’autres hommes, mais comme une libération pour tous les hommes.

La prière est justement l’un des éléments fondamentaux du dialogue avec Dieu. Aussi, en guise d’ ARTICLE  DE  PÂQUES  2022, je vous propose une lecture commentée de la prière chrétienne du Notre Père, celle-là même que le Christ a enseignée à ses disciples.

Le Notre Père apparaît dans les évangiles de Matthieu (Mt 6, 9-13) et Luc (Luc 11, 1-4).

Chez le premier, il fait partie des enseignements de Jésus dans la séquence connue sous le nom de « Sermon sur la montagne » qui s’ouvre sur les Béatitudes. Dans une succession d’inversions qui ne vont pas de soi dans la vie de tous les jours – heureux les pauvres de cœur, heureux ceux qui pleurent, etc. – il s’agit de transformer sa vie pour « devenir des justes » et ainsi se rapprocher de Dieu.

Mais attention, nous dit Jésus, « ce que vous faites pour devenir des justes, évitez de l’accomplir devant les hommes pour vous faire remarquer. » Prière, aumône ou jeûne, ne surtout pas se donner en spectacle « pour obtenir la gloire qui vient des hommes ». Et concernant plus spécifiquement la prière, pas de rabâchage, pas d’avalanche de mots répétés mécaniquement comme si l’intensité du dialogue avec Dieu dépendait de la longueur des phrases.

Chez Luc, la scène est différente. Alors que Jésus vient de passer un moment en prière, les disciples lui demandent de leur apprendre à prier. Mais l’idée est bien la même : en priant comme Jésus, en participant à sa propre prière, se rapprocher de Dieu.

Il en découle qu’apprendre à prier ne se limite pas à recevoir des conseils sur l’attitude à adopter et des idées originales dans lesquelles piocher pour composer les paroles à prononcer. C’est la prière même de Jésus à son Père qu’il est question d’apprendre ; ce sont donc les orientations fondamentales de notre vie guidée par le Christ qu’il est question d’accueillir dans notre cœur par notre prière.

Notre Père, qui es aux cieux

Notre Père : il y a comme une familiarité dans cette adresse, une sorte d’abandon à la tendresse d’un Dieu perçu non pas comme une autorité effrayante, verticale et lointaine mais comme un père qui aime ses enfants, qui veut le meilleur pour eux, et auquel ceux-ci peuvent se confier facilement, en confiance.

Si Dieu est notre père, nous sommes donc ses fils, ou du moins sommes-nous sur le chemin de le devenir en plaçant sincèrement nos pas dans ceux du Christ, parfait fils de Dieu et totalement homme. Nous sommes aussi ses fils d’une autre façon, car en tant que « créateur du ciel et de la terre », comme nous le proclamons dans la profession de foi du Credo, il est à l’origine de tout notre être – notre être doué d’une existence terrestre et notre être appelé à la vie éternelle.

Quant au mot « notre », plutôt que simplement « Père », ou « Mon Père », il nous indique que nous ne sommes pas seuls. Notre relation à Dieu est unique, notre prière est personnelle, mais elle est partagée par tous les chrétiens qui forment comme une grande famille rassemblée dans l’amour du Christ au-delà de toutes les frontières géographiques, politiques et sociales. Une famille qui relie Marie et le charpentier Joseph aux bergers de Bethléem, aux mages venus d’Orient, à Marie-Madeleine, au pêcheur du lac de Tibériade Simon-Pierre, au collecteur d’impôts Zaché, au centurion romain Cornelius, etc. Des êtres de tous horizons, des êtres différents, mais des êtres unis autour de Dieu.

Les « cieux » évoqués dès le début de la prière représentent le lieu où l’on avait l’habitude de loger les Dieux dans l’antiquité, mais le terme renforce ici l’universalité de Dieu. Notre père n’est pas d’un territoire spécifique de la terre ni d’une époque spécifique de l’histoire, il est présent partout, tout le temps, pour tous.

Que ton nom soit sanctifié, Que ton règne vienne, Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

La prière se poursuit par trois demandes que nous faisons à Dieu à propos de son nom, de son règne et de sa volonté.

Nous reconnaissons la sainteté de Dieu, nous reconnaissons qu’il est le seul et vrai Dieu, mais nous savons aussi que les veaux d’or existent. En demandant à Dieu de sanctifier son nom, alors qu’il est si facile de rire de Dieu, de l’oublier ou de le nier, nous lui demandons de nous aider à le reconnaître parmi les faux-semblants et à le choisir, lui, jour après jour dans notre vie.

À partir de là, « que ton règne vienne » est une façon de demander à Dieu d’entrer en relation avec lui, de participer à sa vie éternelle, mais selon ses termes saints et non selon les nôtres qui sans lui iraient de veaux d’or en veaux d’or au gré de nos caprices. Le règne de Dieu n’est pas celui de la domination ou de l’esclavage dont on a trop d’exemples historiques ; il est celui où l’on accepte de se laisser humaniser par lui, où l’on accepte de changer nos cœurs de pierre en cœurs de chair.

Finalement, marcher dans les pas du Christ pour arriver au Père revient à se fondre dans la volonté de Dieu et à la faire nôtre, tandis que notre volonté exercée sans Dieu nous condamne à n’exister que dans notre seule modalité terrestre. C’est par la prière adressée à Notre Père que nous pouvons le mieux discerner quelle est la volonté de Dieu à chaque pas hésitant de notre vie.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

Viennent ensuite quatre demandes en rapport avec notre condition d’hommes en butte aux difficultés de la vie.

D’abord assurer sa subsistance. Dieu, en père aimant qu’il est, pourvoira à nos besoins – encore faudra-t-il sans doute ne pas gâcher nos « talents »…

Mais le mot « notre » qui revient à ce moment dans la prière nous place à nouveau dans la grande famille des enfants de Dieu. Il implique alors un partage entre nous et nos frères, partage connu dans la doctrine sociale de l’Église sous le terme de « destination universelle des biens ».(1)

Mais il implique encore plus que nous demandions à Dieu de nous nourrir de sa parole et de son eucharistie. Retour aux béatitudes : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ». Tel est le pain auquel nous aspirons, telle est l’espérance qui nous nourrit, tels sont les bienfaits que nous demandons ainsi à Dieu.

(1)Petite parenthèse sur la « destination universelle des biens » :

D’aucuns ont pu se prévaloir de cette doctrine pour y voir une légitimation des thèses marxistes (théologie de la libération notamment). Mais dans son encyclique Rerum Novarum de 1891, Léon XIII dit ceci : « Qu’on n’oppose pas (…) à la légitimité de la propriété privée le fait que Dieu a donné la terre au genre humain tout entier pour qu’il l’utilise et en jouisse. Si l’on dit que Dieu l’a donnée en commun aux hommes, cela signifie non pas qu’ils doivent la posséder confusément, mais que Dieu n’a assigné de part à aucun homme en particulier. »

À vrai dire, l’Église est loin de dénigrer la propriété privée qu’elle considère comme un droit naturel et un vecteur de création positive de richesses, à condition qu’il en soit usé avec discernement, responsabilité et justice vis-à-vis des autres et vis-à-vis de notre « maison commune » la terre.

Non seulement elle lui trouve des qualités supérieures à la collectivisation « car chacun donne à la gestion de ce qui lui appartient en propre des soins plus attentifs qu’il n’en donnerait à un bien commun à tous ou à plusieurs » (Saint Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique, circa 1270, p. 1737 du PDF), mais elle considère que dans le système socialiste de la propriété collective, « le mythe tant caressé de l’égalité ne serait pas autre chose qu’un nivellement absolu de tous les hommes dans une commune misère et dans une commune médiocrité » (Léon XIII, ibidem). Belle clairvoyance.

Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

Le pardon, qui signifie don parfait donc amour parfait, est au cœur de la volonté de Dieu. Le Père tout-puissant que nous invoquons dans le Credo n’a d’autre toute-puissance envers nous que celle de nous donner son amour et son pardon et de nous appeler à en faire autant avec nos frères.

Semée d’incertitudes, d’embûches et de disputes, la vie n’est pas simple. Sans parler de grands crimes, nos faiblesses et nos erreurs nous collent à la peau et nous marquent à jamais aux yeux des autres. Nous sommes pour toujours celui qui a raté ceci ou cela. Mais si nous nous tournons sincèrement vers Dieu, nous savons que lui nous pardonne. Nous savons qu’il remet les compteurs de notre vie à zéro et qu’il nous permet de repartir vers lui, de nous convertir à sa parole, avec un cœur allégé et purifié.

Cette conversion toujours renouvelée, cette avancée sur le chemin de Dieu inclut notre capacité de pardon envers les autres car tout ce que nous faisons, en bien ou en mal, au plus petit de nos frères humains, c’est à Dieu que nous le faisons (Mt 25, 31-46).

Mais comme pour la prière, le jeûne ou l’aumône, inutile de se livrer à de bruyantes manifestations de repentance pour épater Dieu ou la galerie. Dieu n’est ni ouragan, ni tremblement de terre, ni feu dévastateur, comme l’a constaté non sans étonnement le prophète Élie, mais murmure d’une brise légère (1 Rois 19, 11-12). De la même façon, le chemin qui mène à lui n’exige nulle prouesse spectaculaire mais le travail intime de la transformation de notre cœur. « Il n’est pas question d’effort ni de record » comme le dit Paul dans sa lettre aux Romains (Rm 9, 16) mais de se laisser attendrir humblement par l’amour de Dieu et le regard de l’autre.

Et ne nous laisse pas entrer en tentation, Mais délivre-nous du mal, Amen.

Hommes et femmes vivant dans le monde physique, nous savons que nous sommes confrontés en permanence à toutes sortes de tentations. Nul besoin que quiconque décide de nous y « soumettre » pour reprendre le terme mal venu de la précédente traduction du Notre Père. Ce que nous demandons à Dieu, c’est de nous donner la force de ne pas y succomber, c’est-à-dire, de façon ultime, d’avoir la force de ne pas rompre le lien qui nous unit à lui.

Nous pouvons compter sur le pardon de Dieu, mais Jésus nous invite d’abord à nous tourner vers Dieu comme des enfants vers un père et à lui demander de l’aide quand nous traversons des épreuves. Les épreuves de la vie – mort de proches, ruptures, maladies, souffrances – qui pourraient facilement nous entraîner dans la colère contre Dieu et nous éloigner de lui ; mais aussi l’épreuve ô combien fréquente et douloureuse du doute qui s’empare de nous et nous pousse à chercher une forme de résolution de nos questionnements sur le pourquoi de la vie dans l’abandon de la foi.

La quatrième demande, « délivre-nous du mal », va encore plus loin. Il s’agit non seulement d’être capables de rejeter les tentations qui nous assaillent, mais de faire advenir un « règne » où le mal n’aura plus d’influence, peut-être même plus d’existence du tout, et où plus rien ne s’interposera entre Dieu et nous.

→ Dans son livre Jésus de Nazareth que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner ici à pareille époque, le pape émérite Benoît XVI – qui fête ses 95 ans aujourd’hui – cite un staretz orthodoxe qui avait l’habitude de faire réciter le Notre Père en partant de la fin, à la manière d’un chemin pascal, afin de se préparer à rencontrer Dieu. Une belle exégèse de cette prière, je trouve, que je vous laisse découvrir en conclusion :

« On commence dans le désert avec la tentation, on retourne en Égypte, on parcourt à nouveau le chemin de l’Exode, par les stations du Pardon et de la manne de Dieu, pour arriver grâce à la volonté de Dieu dans la Terre promise, le Royaume de Dieu, où il nous communique le mystère de son nom : Notre Père. »

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JE  VOUS  SOUHAITE  UNE  TRÈS  JOYEUSE  FÊTE  DE  PÂQUES  !
Et je vous informe que je mets ce blog en vacances pendant quelque temps.


Cet article a rejoint ma page « Jésus de Nazareth ».


Illustration de couverture : « Jésus en prière sur la montagne », huile sur toile, 1894, James Tissot (1836-1902), Brooklyn Museum. Wikimedia Commons.

16 réflexions sur “Quand Jésus nous apprend à prier

  1. Merci Nathalie pour cette analyse du « Notre Pere ». Excellente ! En vous lisant, j’ai pense a cette phrase de Bernanos : ‘La civilisation moderne est conspiration contre toute forme de vie interieure » ( Dans La France contre les robots, je crois). Je vous souhaite une joyeuse fete de Paques.

    • J’aime beaucoup Bernanos, pour plein de raisons et notamment parce qu’il a eu le courage de s’élever contre les exactions de Franco en Espagne (Les grands cimetières sous la lune), mais je ne suis pas sûre d’adhérer à la phrase que vous citez.
      Elle implique d’une part que l’homme n’est pas capable de vivre et penser par lui-même, pas capable de faire des choix par lui-même ; et d’autre part un certain dédain du progrès et de la science que je ne partage pas. Le mot « conspiration » suppose en outre qu’il y aurait un programme volontaire. Mais qui vous empêche d’avoir une vie intérieure ?
      Que la vie (pas que moderne, je pense que c’est vrai de tous les temps, Pascal était joueur, par exemple) soit source de distractions « superficielles », c’est un fait. A chacun de nous de faire nos choix.

      • Chere Nathalie, je n’interprete pas la phrase de Bernanos comme vous. Precisement, pour lui, l’homme est capable de faire des choix par lui-meme mais, pense-t-il, le monde moderne qui s’annonce va le detourner de la vie interieure parce que l’on n’aura plus le temps de penser. La vie moderne qui vient a l’epoque de Bernanos, celle que decrit Duhamel dans les « scenes de la vie future », est obnubilee par le mouvement, la vitesse et l’acceleration des choses. L’homme vit a la surface de lui-meme et le repli sur soi-meme devient difficile a cause de toutes les sollicitations du monde et nous ne sommes pas encore a l’epoque de la television et des medias que Bernanos n’a pas pu connaitre. Bien loin aussi du siecle de Pascal. Le catholique qu’est Bernannos constate que l’homme ne prend plus le temps de reflechir parce que, precisement, il n’a plus le temps. C’est le theme de son pamphlet, « la France contre les robot ».

  2. Bonjour Nathalie,
    Toujours brillante et convaincante, merci pour cet excellent article, certainement la meilleure explication du Notre Père qu’il m’ai été donné de lire. Même si je bloque toujours sur la notion d’un Dieu créateur, je reste à l’écoute de cette religion et du message christique car on n’a pas trouvé mieux qu’ « aimez vous les uns les autres » pour permettre aux hommes de vivre en paix et d’éventuellement accéder au bonheur.
    Amitiés à Christophe

  3. Merci pour ce message d’amour et de paix, dont nous avons grand besoin en ce moment. Que beaucoup qui prétendent administrer notre bonheur s’en inspirent.

    Joyeuses Pâques à toutes et tous

  4. Est-ce que j’ai le droit de raconter l’histoire de ce prêtre venant inspecter un cours privé catholique et demandant aux jeunes enfants s’ils connaissaient un cantique ? Un enfant lève le doigt. Le prêtre lui demande : « Quel cantique connais-tu ?
    – Niaque-niaque, répond l’enfant. »
    Le prêtre-inspecteur surpris, demande pourtant à l’enfant de chanter.
    Et le petit garçon entonne :
    « Oh Jésus, niaque niaque niaque,
    Oh Jésus, niaque niaque niaque vous ! »

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