Présidentielle 2022 : et à gauche, il ne manquait plus que Taubira…

Mise à jour du mercredi 2 mars 2022 : Faute des parrainages nécessaires et de soutien à gauche, Christiane Taubira met fin à sa candidature présidentielle.

Mise à jour du dimanche 30 janvier 2022 : Comme prévu, Christiane Taubira remporte la primaire populaire. Dans son discours de victoire, elle appelle au rassemblement des autres candidats de gauche… qui rejettent son offre.

Quel pataquès ! Une gauche éclatée réduite à un petit 25 % des intentions de vote ; des candidats favorables à l’union à condition qu’elle se fasse sur leur nom ; une primaire populaire spécialement organisée pour obtenir le rassemblement mais dont la plupart des « candidats », Mélenchon, Roussel, Jadot, Hidalgo, enrôlés sans leur consentement, récusent tour à tour la légitimité ; des militants en grève de la faim pour inciter les têtes de liste à se rallier à cette primaire – bref, la gauche est en pleine crise de nerfs et c’est le moment que Christiane Taubira a choisi pour annoncer sa possible candidature au nom… de l’union de la gauche !

« J‘envisage d’être candidate à l’élection présidentielle de la République française. Je ne serai pas une candidate de plus. Je mettrai toutes mes forces dans les dernières chances de l’union. (…) Je vous donne rendez-vous à la mi-janvier. » (Twitter, 17 décembre 2021)

Nous sommes donc mi-janvier et l’ancienne garde des Sceaux de François Hollande a confirmé qu’elle se présenterait à l’élection présidentielle si elle arrivait en tête de la primaire populaire qui se déroulera en ligne à la fin du mois. Il faut dire qu’elle part avec deux longueurs d’avance : les « citoyens » inscrits au vote l’ont placée en tête de leurs choix et quoique sans programme à ce jour, elle coche toutes les bonnes cases de la convergence des luttes de la gauche éternelle :

« Ce qui compte, c’est cette belle ambition d’égalité, de justice sociale, de volontarisme écologique. » (ibid.)

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Tout est dit.

Mais rien n’est fait. Si Christiane Taubira veut croire en sa bonne étoile, en son lyrisme évocateur qui emporte tout sur son passage et à son incontestable popularité à gauche (54 % contre 34 % pour Anne Hidalgo), elle fait aussi partie des personnalités les plus rejetées des Français (45 %) selon le baromètre Odoxa-Mascaret de décembre 2021, un point qu’elle a en commun avec la maire de Paris, quoi qu’elle pense de ses qualités de rassembleuse (cliquer pour agrandir) :

      
           Popularité globale                  Popularité gauche/droite                      Rejet global

Quant à l’élection présidentielle elle-même, on ne peut pas dire pour l’instant que son arrivée dans la course ait fondamentalement modifié le paysage électoral. Avec un petit 3,5 % grappillé chez ses concurrents de gauche (dont un point chez Macron), Mme Taubira parvient tout juste à faire passer son camp de 24 à 25 % des intentions de vote sans remettre en cause la domination locale du candidat insoumis Jean-Luc Mélenchon (sondage IFOP du 10 janvier 2022) :

   
                                 Sans Taubira                                                                       Avec Taubira

Rien de franchement fulgurant, donc, ce qui semble accréditer la thèse qu’elle est bien une candidate de plus – et rien de plus.

De quoi nous rappeler que pour la présidentielle de 2002, la gauche décidément très plurielle alignait le Premier ministre socialiste sortant Lionel Jospin, Noël Mamère pour les Verts, Robert Hue pour le PCF et l’électron libre Jean-Pierre Chevènement, sans oublier les incontournables Laguiller et Besancenot à l’extrême-gauche. Déjà effrayée par la perspective d’une gauche morcelée, Christiane Taubira s’était alors présentée sous les couleurs du Parti radical de gauche (PRG) avec le louable objectif « d’augmenter les chances de la gauche ».

Il faut dire qu’à l’époque, en tant que députée de la Guyane (depuis 1993 – voir repères biographiques en fin d’article), sa verve dans les débats de l’Assemblée nationale lui avait valu les félicitations appuyées du député RPR et futur Président du Conseil constitutionnel Pierre Mazeaud :

« Chère collègue, je vous savais économiste, je découvre un grand parlementaire. Dans un cas comme dans l’autre : talentueux. » (1997)

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Puis en 2001, consécration nationale avec la loi qui porte son nom sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Curieusement, la loi en question s’intéresse surtout à la traite négrière atlantique (11 millions de victimes estimées). Pourtant d’autres chemins d’asservissement ont existé, notamment la traite orientale (17 millions de victimes estimées) et la traite intra-africaine (14 millions).

D’après le journaliste Éric Conan dans l’Express en 2006, Christiane Taubira souhaitait que la traite arabo-musulmane soit minimisée afin que les « jeunes Arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes. » Compte-tenu de la vision extrêmement partielle voire partiale de cette loi, les historiens se sont inquiétés à juste titre pour la vérité historique et pour leur liberté de recherche du fait de l’intrusion du législateur et du juge dans leur domaine. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau en a fait les frais en étant attaqué en justice au nom de la loi Taubira, laquelle définit de fait une histoire officielle.

Mais détail sans importance que tout ceci. À l’Assemblée nationale, dans la presse et dans la propre tête de la députée, une immense star de la politique et de la justice était née.

On connait la suite. Un score sans lustre de 2,32 % des voix en 2002, Jospin éliminé au premier tour et Jean-Marie Le Pen qualifié pour un second tour contre Jacques Chirac. De là à penser que sa candidature, loin de favoriser la gauche, l’a complètement plombée, il n’y a qu’un pas, franchi allègrement par les jospinistes. Taubira, en revanche, refuse toute responsabilité dans la débâcle, parle de son éthique personnelle et de sa loyauté totale envers la gauche. Il y a un an, elle assurait même :

« S’il fallait recommencer, je recommencerais. »

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Nous y voilà !

Échec en vue ? Écoutons le candidat écologiste Yannick Jadot, c’est lui qui en parle le mieux :

« Il y a une sorte de déprime organisée, qui est de dire ‘on va perdre, on va perdre, on va perdre… Renfermons-nous ensemble, tenons-nous la main pour mourir ensemble.’  » (Tweet ci-dessous)

Et puis, souligne-t-il, où est le programme de la candidate providentielle ? Bonne question, à seulement trois mois du scrutin.

Du reste, quel bilan a-t-elle à mettre en avant, elle qui est restée quatre ans au ministère de la Justice ?

Eh bien, il est généralement jugé assez « maigre », tant par les magistrats du syndicat majoritaire que par les observateurs les plus Taubira-compatibles de notre vie politique. Le Mariage pour Tous, voté un an après l’arrivée des socialistes au pouvoir malgré la forte opposition de la population, est incontestablement son principal fait d’armes. Mais quoi qu’on en pense, il a de toute façon peu de rapport avec le fond des missions régaliennes de l’État.

Deuxième action menée à bien, elle a supprimé les peines planchers instaurées par Sarkozy, comme le candidat Hollande l’avait promis. Il s’agissait de peines minimums applicables aux délinquants récidivistes. Leur suppression a renforcé sa réputation laxiste auprès de la droite et a inauguré une animosité durable entre elle et Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur.

Son atout en matière pénale consistait également en une réforme de la justice des mineurs et la mise en place de la contrainte pénale, c’est-à-dire une peine alternative à la prison ferme. Mais ces derniers points n’ont donné que des résultats mitigés, les magistrats se servant très peu des possibilités de la contrainte pénale alors que le sursis avec mise à l’épreuve existe déjà. Et finalement, quand Jean-Jacques Urvoas a succédé à Mme Taubira en 2016, il n’a eu d’autre choix que d’alerter la France sur les moyens absolument miséreux du ministère de la Justice.

Il est clair que Christiane Taubira aime s’enivrer de mots et de grandes envolées poético-littéraires qui lui donnent l’impression d’avoir un impact décisif sur les orientations de la vie politique française.

Un peu comme Emmanuel Macron, en fait. Mais ce dernier, en tête des sondages avec un score de 23 à 25 % et absolument dénué de toute rêverie quand il s’agit d’assurer son avenir présidentiel, n’a pas oublié de rappeler « d’où (il) vient » dans son grand entretien sur TF1/LCI de décembre dernier : il vient de la gauche. Avis à tous les déçus de Mélenchon, Jadot, Hidalgo… et Taubira. Ça promet.

Christiane Taubira – Repères biographiques

1952 : Naissance à Cayenne, Guyane.
1977 : DEA en sciences économiques, université Panthéon-Assas – Licence en sociologie – Certificat en ethnologie afro-américaine – Certificat en agro-alimentaire.
1978 – 1982 : Professeur de science économique.
1978 – 1981 : Militantisme indépendantiste pour la Guyane.
1993 – 2012 : Députée de Guyane.
1994 : Quatrième sur la liste du PRG « Énergie radicale » menée par Bernard Tapie pour les élections européennes.
1994 – 1999 : Députée européenne (en plus de son mandat français).
2001 : Loi Taubira « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ».
2002 : Candidate du PRG à l’élection présidentielle (2,32 % des voix).
2012 : Suite à l’élection de François Hollande, elle devient garde des Sceaux.
2013 : Loi sur le Mariage pour tous.
2016 : Démission du gouvernement en raison de son hostilité à la déchéance de la nationalité pour les terroristes voulue par Hollande.
2017 : Elle soutient Benoît Hamon lors de la primaire de gauche.
2022 : Candidate à la primaire populaire en vue de l’élection présidentielle.


Cet article a rejoint mes pages Portraits politiques et Spécial « Présidentielle 2022 ».


Illustration de couverture : Christiane Taubira en Ariège le 6 janvier 2022. Photo AFP.

8 réflexions sur “Présidentielle 2022 : et à gauche, il ne manquait plus que Taubira…

  1. Je suis un peu abasourdie, chère Nathalie, qu’au moment où un collectif de juristes se posent la question de la destitution du Président de la République, et au lendemain du jour où Éric Zemmour a décliné avec un certain talent, son programme pour la France, vous préférez nous parler de Madame Taubira !

    https://www.valeursactuelles.com/clubvaleurs/politique/tribuneemmerder-les-non-vaccines-peut-on-envisager-la-destitution-demmanuel-macron-sinterrogent-27-juristes/

  2. Merci Nathalie pour ce brillant résumé d’une situation qui n’est pas brillante pour la gauche. Le parcours de Christine Taubira n’a pas de quoi faire rêver grand monde et son parachutage sans programme à quelques semaines du premier tour laisse songeur. On comprend pourquoi une partie substantielle des électeurs de gauche se réfugient dans le vote Macron.

  3. Quelques détails croustillants concernant Mme Taubira et la haine des blancs :
    https://www.causeur.fr/loi-taubira-lhistoire-en-noir-et-blanc-201823

    Mais attention elle est aussi redoutable à la manoeuvre, un peu comme Pasqua à une époque côté droite. Elle agit en sous-main pour le meilleur profit du camp du bien à côté de notre ami Plenel..
    Elle fut la marraine de l’association Anticor pour la lutte contre la corruption et la fraude fiscale, ce qui a permis de déclencher des procédures pénales tout en étant garde des Sceaux ! Une sorte de Parquet privé…à disposition pour instruire.

    Elle a su aussi déclencher le PNF dés qu’utilement nécessaire dans plusieurs affaires. Le summum du grotesque fut sa déclaration devant la presse qu’elle n’était au courant de rien du contenu des écoutes Sarkozy. Sauf que le document qu’elle agitait fut photographié et décrypté par un journaliste qui démontrait la lisibilité du contenu des écoutes. Aucun scrupule !

    Bon elle a voulu nous indiquer qu’elle remuait encore au fond du panier de crabes.

  4. Actuellement, être une femme non blanche semble présenter des critères suffisants pour candidater à la haute investiture, oublié le bilan comme ministre, exit le service de la France et la cohésion nationale. Désormais le débat tourne autour du Racialisme du Wokisme idées venues des USA qui contaminent la France. Portées par des intellectuels et des historiens, nous trouvons dans l’espace médiatique public de telles idées qui se répandent insidieusement à un moment clé de la campagne électorale. Comme hier sur la 5 l’écrivain Alain Mabanckou développait des idées simples sur le thème le blanc c’est mal.. précédant une soirée mardi soir sur la 2 ayant pour thème : Noirs en France. Comme disait Michelet : « Lorsque l’état est faible les sorcières apparaissent ».

    Moi, le vieil homme blanc gâté je préférerais que nos candidats parlent de la dette et de la nécessaire remis à plat de notre vieux système pour éviter qu’un jour Noirs et Blancs se retrouvent tous ensembles à la soupe populaire.

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