« Des PIOLETS et des HOMMES » Une histoire d’ENTREPRENEURS

Chez les Simond(*) de Chamonix, on était laboureur de père en fils depuis le XVIIè siècle. Quand son père décède en 1867, Adolphe Simond n’a que 13 ans. Premier garçon d’une fratrie de neuf frères et sœurs, il doit subvenir aux besoins de sa famille, mais étant trop jeune pour remplacer son père dans les champs, il apprend le métier de forgeron. Une idée de son oncle Auguste, lui-même guide de montagne et forgeron depuis 1860, qui voit dans la demande croissante pour les sonnailles de troupeaux et le développement de l’alpinisme de formidables opportunités économiques à saisir.

Disons tout de suite que l’activité sonnailles de la maison Simond, activité qui fut dévolue en 1922 aux enfants d’Adolphe tandis que son frère François reprenait la partie montagne, s’arrêtera brutalement en 1955 à la suite d’un accident de passage à niveau qui décimera sept personnes dans cette partie de la famille.

Mais pour ce qui est des piolets et des autres équipements métalliques de montagne comme les crampons ou les mousquetons, on peut dire que les innovations successives des produits Simond ont accompagné l’essor de l’alpinisme et du tourisme de montagne jusqu’à nos jours. Rachetée d’abord par l’accastilleur français Wichard en 2004, l’entreprise Simond évolue depuis 2008 au sein du groupe Décathlon qui ambitionne d’en faire sa marque de montagne haut de gamme. 

Il en va de même de l’entreprise Charlet, de Chamonix également, fondée à la fin du XIXè siècle par un ancien apprenti des Simond. Entre les deux familles, la concurrence fut rude. Comme l’écrit le grimpeur Denis Pivot dans son bel ouvrage Des piolets et des hommes(*), dans les années 1960 et 1970, on « était » Charlet ou Simond comme on « était » Beatles ou Rolling Stones. Quant aux dirigeants de l’époque, Ludger Simond et Germain Charlet, il se dit qu’ils changeaient de trottoir pour ne pas avoir à se saluer !

En 2000, Charlet est repris par l’entreprise Petzl. Cette dernière avait été créée en 1975 par Fernand Petzl, Isérois d’origine germano-roumaine qui se consacra d’abord au matériel de spéléologie, lampes frontales notamment, et qui s’est diversifié peu à peu en direction des équipements de montagne et de sécurité.

En 1989, la directive européenne sur les équipements de protection individuelle (EPI) a complètement bouleversé le secteur. Plus question pour les fabricants de concevoir un nouveau piolet « au feeling », plus question de s’en remettre seulement à leur expérience, leur technique et celles des alpinistes stars qui les conseillent. Plus question de s’en tenir à des consignes et des ajustements transmis oralement. Dorénavant, il faudra mettre en place une procédure qualité écrite et minutieuse et se soumettre à des contrôles auprès d’un organisme indépendant qui seul permettra d’apposer le sésame CE sur les produits.

Incapables de s’adapter, les plus petits fabricants français fermeront boutique dans les années 1990. Simond et Charlet demeurent, mais confrontés au même moment à l’arrivée sur leur marché de marques nord-américaines puissantes et de fabrications d’Europe de l’Est très bon marché, les deux pionniers du secteur ressentent le besoin de chercher du renfort financier et technique pour élargir leur gamme et poursuivre dans la voie de l’innovation. D’où Décathlon, d’où Petzl.

Mais avant tout cela, il y a la montagne et surtout, il y a le Mont Blanc, son glacier des Bossons, sa mer de glace et ses 4807 m d’altitude. En 1760, le savant genevois Horace Bénédict de Saussure, lui-même féru de montagne et désireux de procéder à quelques observations scientifiques sur le plus haut sommet des Alpes, promet une récompense à quiconque trouvera une voie d’accès.

Après plusieurs vaines tentatives, le succès sera au rendez-vous le 8 août 1786 avec l’ascension réalisée par le chasseur de chamois et de cristaux Jacques Balmat, accompagné du médecin de Chamonix Michel Paccard.

Les deux hommes n’ont ni cordes ni crampons. Mais Balmat a emporté un grand et fort bâton de sa conception dit bâton de Balmat : coupé dans du sapin séché par ses soins et équipé d’une pique métallique fabriquée sur ses instructions par un forgeron du coin, il mesure 2,70 m de long et 5 cm de diamètre. Lourd, forcément, mais tellement utile pour accrocher le sol, permettre à l’alpiniste de se hisser, former une rampe de protection ou servir de pont au-dessus de crevasses à peine recouvertes de neige !

L’ancêtre du piolet était né, en même temps que le processus de mise au point technique du matériel de montagne : les besoins exprimés par les grimpeurs influencent les caractéristiques des objets qui en retour poussent les alpinistes vers des courses toujours plus complexes qui en retour poussent à l’innovation du matériel, etc. etc.

Rapidement, le bâton de Balmat se transforme en alpenstock ou bâton alpestre : moins long, plus léger, il a la faveur des touristes qui se pressent autour du Mont Blanc et fait la fortune des commerçants de Chamonix qui ont vite compris comment augmenter leurs marges en proposant d’y graver des inscriptions en souvenir des courses effectuées. 

De leur côté, les guides s’équipent aussi d’une hache à glace. Les parcours glaciaires se font classiquement lorsqu’ils bénéficient d’un bon enneigement, mais il arrive que la neige soit absente ou trop dure. Il faut alors tailler des marches pour faciliter le passage. L’idée de joindre le tranchant de la hache à la partie haute de l’alpenstock émerge rapidement, mais l’objet redevient assez lourd, inconvénient qui est résolu par le raccourcissement de la partie bâton. Le piolet était né.

Au début, dans les années 1850 à 1880, chaque alpiniste dessine son propre piolet et le donne à façonner à un menuisier et un forgeron de son choix. En 1864, l’Alpine Club de Londres se met en tête de déterminer quels sont les meilleurs modèles. Mission impossible ou presque. Il faudra plus de 20 ans à ses membres pour trouver une communauté de vue en faveur du piolet conçu et utilisé par Charles Pilkington, futur président du Club et montagnard de renom (il fera la seconde ascension de la Meije). Cette distinction débouchera sur la première fabrication anglaise de piolets en série dans une manufacture de Manchester.

Chez les Simond de Chamonix où Adolphe est maintenant seul aux commandes après le décès de son oncle Auguste en 1870, on pense aussi à mécaniser la fabrication. Malheureusement, l’absence de torrent à proximité de la ferme familiale qui abrite la forge ne permet pas d’utiliser la force hydraulique. En 1880, Adolphe décide donc d’acheter un ancien moulin à eau situé sur l’Arve, à faible distance de la demeure ancestrale, et d’y installer son nouvel atelier.

Ses frères Michel et François le rejoignent et participent à l’essor de la maison dont le poinçon devient « A. Simond & Fres à Chamonix », le tout orné d’un chamois.

Adhésion au tout nouveau Club alpin français (CAF) pour se rapprocher des clients, prix glanés dans les expositions universelles de Paris et Lyon en 1889 et 1894, rencontre et amitié avec le grand alpiniste anglais Edward Whymper qui offrira un piolet Simond accompagné d’une recommandation élogieuse à l’Appalachian Mountain Club de Boston en 1900, arrivée du train à Chamonix en 1901, arrivée de l’électricité, nouvelle forge électrique, standardisation des modèles, marques « distributeur » (pour des magasins spécialisés de Genève et pour l’entreprise anglaise d’accastillage Arthur Beale notamment), ouverture d’un commerce d’équipements de sport dans le centre de Chamonix – en 1922, Adolphe Simond, 68 ans, peut jouir d’une retraite bien méritée après 55 ans d’activité.

Son frère François, 55 ans, lui succède et inaugure un nouveau poinçon : « François Simond & Fils Chamonix-Mont Blanc » complété par une tête de chamois.

Après la création d’un catalogue produits et la diversification dans les crampons, les pitons et les mousquetons, typique travail de forge, François s’avise qu’il est aussi un peu menuisier lorsqu’il s’agit de confectionner les manches de piolets. Il se lance donc dans la fabrication de skis tout en continuant à améliorer ses autres produits dans une compétition incessante avec les Charlet.

Consécration suprême dans les années 1950, alors que Claudius, fils de François, a repris l’affaire familiale au début de la seconde guerre mondiale : Maurice Herzog en 1950 à l’Annapurna et le sherpa Tensing Norgay en 1953 à l’Everest sont photographiés sur leurs sommets respectifs brandissant le piolet Simond Spécial A. Ci-contre, la photo de Tensing Norgay prise par Sir Edmund Hillary qui fera la une de Paris Match et le tour du monde.

Cette époque des grandes premières himalayennes est suivie d’une évolution technique fulgurante du matériel. L’aluminium puis le titane (années 1990 et 2000) font leur entrée, le bois tend à disparaître, les designs se perfectionnent, les produits s’allègent, les crampons réglables en longueur et en largeur apparaissent et la mode en escalade est aux coinceurs. Le piolet Spécial A, moderne à son époque par rapport à l’antique bâton de Balmat, semble complètement dépassé par les créations de Ludger Simond, fils de Claudius, qui arrive à la tête de l’entreprise en 1969 à l’âge de 25 ans :

    
Pique du bâton          Piolet Simond                    Piolets Simond Scud
de Balmat, 1786    Série Spécial, 1950             Prototype et série, 2001

.
Comme évoqué plus haut, Ludger Simond cède son entreprise en 2004, mais la marque continue à vivre et à se développer dans l’environnement Décathlon depuis 2008.

→ Avec le recul, que retenir en peu de mots de cette belle aventure familiale et entrepreneuriale ?

On peut remarquer d’abord combien les changements de réglementation, chocs totalement externes et pas toujours nécessaires, peuvent perturber un marché, parfois jusqu’à détruire significativement le tissu entrepreneurial et industriel d’un pays ou d’une région. (Avis sans frais à nos énarques des ministères.)

Mais de façon plus positive, ce sont l’esprit d’entreprise et le goût du labeur qui viennent d’abord à l’esprit. L’idée qu’il faut travailler pour vivre et inventer pour durer. S’y ajoute la confirmation que la présence certainement agaçante mais indispensable d’une âpre concurrence pousse à se dépasser et à s’améliorer en permanence pour satisfaire les clients et leur apporter de la valeur.

Puis l’on pense au poids déterminant des évolutions technologiques auxquelles il faut s’adapter ou, mieux encore, qu’il faut être en mesure de proposer le premier pour imprimer sa marque dans le marché et obtenir un leadership de savoir-faire.

Et finalement, l’on retient aussi que même sur un marché aussi confidentiel que celui des équipements d’alpinisme de 1860 à 1960, les échanges de marchandises comme de bons procédés sont déjà très libres et très internationaux. Autant d’excellentes raisons d’ajouter cet article à ma série « Les Lib’Héros du Quotidien ».


(*) « Des piolets et des hommes » par Denis Pivot, Editions Paulsen, Collection Guérin-Chamonix, juin 2021.


Illustration de couverture : l’un des poinçons de la famille Simond de Chamonix. Ici, marque au lion sur sonnaille, vers 1860-70.

12 réflexions sur “« Des PIOLETS et des HOMMES » Une histoire d’ENTREPRENEURS

  1. Merci pour ce très bel article qui retrace l’histoire de l’alpinisme sous l’angle d’équipementiers locaux. Comme vous l’indiquez, Chamonix était un des centres internationaux de ce sport avec de nombreux pratiquants anglais, suisses, allemands, etc. On en trouve même une évocation dans le Frankenstein de Mary Shelley écrit en 1818.

  2. On perçoit votre amour de la montagne.
    Ça m’évoque des noms de ma jeune adolescence, Terray, Rébuffat; sans omettre Herzog et Lachenal.

    Merci pour cet article. Un belle aventure, en effet, que j’ai apprise.

  3. Merci Nathalie pour ce bel article qui fait rêver à la montagne et à l’esprit d’entreprise.

    J’ai deux piolets dans mon garage: un Simond et un Charlet-Moser. Le Simond a le fer rouillé et cassé (je ne sais plus comment c’est arrivé, mais heureusement ce n’était pas en montagne). Il ne sert plus que pour des travaux de jardinage !

    Le Charlet est encore en mesure de servir. Vu son grand âge je ne le prendrais pas pour une course engagée. Par contre pour une rando sur névé il est encore parfait.

  4. Bigre ! Moi j’ai toujours été Charlet-Moser. Une fois, un copain m’avait prêté ses crampons Simond et l’un des deux a pété sur une arrête à 4000, j’étais furieux…

    Une autre saga familiale en parallèle est celle de Millet qui se bat aussi avec une concurrence énorme et qui pour autant subsiste :
    https://www.millet.fr/100-ans/histoire
    https://www.millet-mountain.com/

    Et nos énarques sont effectivement épuisants de règlements inutiles qui torpillent sans cesse ces leaders alors que les pratiquants savent se forger très rapidement un avis, bouche à oreille ou tests :
    http://www.randozone.com/fiche/14335/sacados-millet-ubic-30.html

    Les mêmes ensuite militeront ensuite pour relocaliser.

    • « On peut remarquer d’abord combien les changements de réglementation, chocs totalement externes et pas toujours nécessaires, peuvent perturber un marché, parfois jusqu’à détruire significativement le tissu entrepreneurial et industriel d’un pays ou d’une région. (Avis sans frais à nos énarques des ministères.) »

      Il ne faudrait pas non plus (et vous ne le faites pas, merci du «pas toujours nécessaires ») jeter le bébé avec l’eau du bain.
      Beaucoup d’entreprises centenaires se sont reposées sur leurs lauriers, et forcément elles ont été copiées, copieurs qui bien souvent font l’impasse sur la qualité.
      Mais plutôt que se défendre en mettant en avant leurs qualités, elles en ont appelé à l’administration pour les protéger (taxes, droits de douane etc…) et l’administration a fait ce qu’elle sait faire : de la paperasse… Dieu se rit…
      Il aurait été nettement plus productif pour leurs fédérations respectives d’anticiper et mettre en place des tests et certifications et aux adhérents de se faire certifier par un organisme vraiment indépendant offrant toutes les garanties et LES ASSURANCES qui vont avec, et ce pour faire la différence…
      Et après Darwin s’occupe des autres et de leurs clients… ahhhhhhhhhhh*

      * : hurlement lors de la chute

  5. Il n’y a pas que des piolets dans la vie des hommes !
    Ainsi, lisant les aventures de vos Charlet et Simond je me suis demandé qui, à part moi, se souvenait de Roux et Combaluzier ? Et pourquoi le nom de ces entrepreneurs s’était imposé à moi ?
    Était-ce parce que mon grand-père fut le « new business partner » de la firme qui a fini par les absorber ?
    Pour adoucir un peu la réprobation qu’il risque d’encourir, je me permettrais d’ajouter que mon grand-père fut aussi un montagnard chevronné.

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