« Droit à la poursuite d’études » : Encore une FAUSSE bonne idée !

Bac+5 et toujours au chômage : avec les fermetures d’activité imposées pour faire barrage à la pandémie de Covid-19, l’inquiétude des étudiants qui arrivent actuellement sur le marché du travail rebondit de plus belle. Mais le Covid n’explique pas tout. Cela fait des années que la « complainte du beau diplôme sans débouché » associé à un chômage des jeunes extrêmement élevé par rapport à la plupart des pays de l’Union européenne semble être devenue la marque de notre enseignement universitaire.

Aussi, dans l’espoir de redonner de la valeur aux diplômes et diminuer les « voies de garage » qui se multiplient nettement dans les filières de sciences humaines telles que les très célèbres sociologie et psychologie, le mode de sélection des étudiants en master à l’université a changé à la rentrée 2017. Alors qu’auparavant, la sélection se faisait entre la première et la seconde année du cycle, elle intervient maintenant à l’issue du diplôme de licence, au moment de l’accès à la première année de master.

L’idée consistait à pousser les étudiants à se poser des questions sur leur avenir en brisant la facilité déresponsabilisante du passage systématique en master. Ce dernier système débouchait trop souvent sur un échec à Bac+4 et une sortie de l’enseignement supérieur sans rien de plus à valoriser sur le marché du travail que la licence obtenue l’année précédente.

C’est la raison pour laquelle les syndicats étudiants, UNEF compris, se sont montrés favorable à la réforme, mais à la condition expresse – et acceptée – que soit instauré en parallèle… un « droit à la poursuite d’études en master » pour les étudiants qui seraient refusés dans toutes les formations qu’ils auraient demandées via le site gouvernemental « Trouver mon master »

Concrètement, les « recalés » de la sélection ont la possibilité de saisir le recteur d’académie de leur université et celui-ci a l’obligation de leur faire trois propositions de formation, avec priorité donnée à l’université où ils ont validé leur licence. 

Et c’est là que tout commence à déraper. Car si la nouvelle sélection à l’entrée des masters est bien faite, si elle évalue correctement le niveau de l’étudiant et ses possibilités de réussite dans la filière choisie compte tenu des exigences académiques de la formation, on se doute bien que le taux de passage de la licence au master va mécaniquement diminuer et que les recours auprès des rectorats en vertu du nouveau droit à la poursuite d’études vont se multiplier.

C’est du reste exactement ce que l’on constate après trois ans de fonctionnement du nouveau système. Une comparaison du parcours de réussite effectuée récemment par le ministère de l’Enseignement supérieur sur la base des résultats aux examens finaux de 2019 (donc avant l’impact Covid) entre les étudiants entrés en master en 2016 (avant la réforme) et ceux entrés en 2017 (avec la réforme) montre que le taux d’accès en master a chuté de 72,2 % à 67 % entre les deux cohortes :

On observe également que les taux de réussite à l’issue de la première année de master et sur l’ensemble du master ont augmenté respectivement de 5 et 4 points entre les inscrits de 2016 et les inscrits de 2017. On pouvait s’y attendre : le fait de sélectionner à l’entrée sur des critères académiques précis a forcément pour effet de renforcer le niveau des étudiants au sein des masters et donc de favoriser leur réussite.

Quant aux saisines des recteurs pour obtenir une formation en master malgré tout, il semblerait que seulement 40 % d’entre elles débouchent sur une proposition ou plus, sans compter que selon les syndicats étudiants certaines propositions sont faites dans des filières qui n’intéressent pas l’étudiant et/ou dans des facs qui ne sont pas sa fac d’origine. L’horreur absolue ! Il serait donc question de réformer le droit à la poursuite d’études pour la rentrée 2021.

Mais sérieusement, est-ce la bonne méthode ?

Tout montre que quand les syndicats étudiants parlent de droit à la poursuite d’études, ils signifient en réalité droit inconditionnel au diplôme, indépendamment des notions d’effort et de travail, indépendamment de la valeur du parcours scolaire antérieur de l’étudiant et indépendamment de la nécessité de mettre en place un système d’orientation judicieux et adapté au profil de chacun.

Au début de son mandat, Emmanuel Macron disait vouloir mettre fin à cette idée plus égalitariste que juste de l’université pour tous :

« Nous ferons en sorte que l’on arrête de faire croire à tout le monde que l’université est la solution pour tout le monde. »

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Mais avec le recul, et malgré l’introduction d’une petite dose de sélection à travers Parcoursup (à la fin du lycée) et la réforme des masters, sélection qui chagrine beaucoup les syndicats étudiants malgré son étroitesse, on constate que les taux de réussite au Bac et en fin de licence sont toujours plus invraisemblablement élevés.

En 2020, alors que les cours à distance imposés par les confinements anti-Covid laissaient penser que beaucoup de remise à niveau serait nécessaire par la suite pour combler une certaine désorganisation de l’enseignement et l’isolement des jeunes, la traditionnelle « bienveillance » censée présider à l’attribution des notes d’examen a pris un tour vraiment angélique, à tel point que le taux de réussite au bac est passé à… 96 % après un déjà très haut 88 % en 2019.

Même exubérance du côté des licences dont certaines ont enregistré des hausses de réussite de 10 points en un an ! On voit d’ici l’embouteillage à l’université et l’on voit combien le droit à la poursuite d’études en master constitue une arme précieuse aux mains des syndicats étudiants pour saboter toute velléité de sélection.

Et pourtant, assez curieusement, chaque fois que notre système éducatif a l’occasion de se comparer à l’international via les tests et classements qui font autorité en la matière, la France tombe de haut, aussi bien du côté de l’Éducation nationale que du côté de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

Récapitulons : taux de réussite extraordinaire et en hausse constante au Bac, (à tel point que l’objectif de mener 80 % d’une génération au bac est largement dépassé) réussite plus mitigée en licence mais en hausse covidienne étrange, introduction d’un droit à la poursuite d’études en master qui risque de servir de précédent à une véritable dévalorisation des diplômes, déclassement à l’international, chômage des jeunes bien accroché aux alentours de 19 % soit un taux élevé en Europe (hormis les cas italiens et espagnols).

Ne serait-il pas temps de prendre en compte la diversité des profils étudiants plutôt que de vouloir canaliser tout le monde jusqu’au Bac puis jusqu’au master – et pourquoi pas jusqu’au doctorat et au Nobel, pendant qu’on y est ? 

Ne serait-il pas temps de travailler à une revalorisation des filières moins universitaires mais plus pratiques et plus professionnalisantes dont on sait que les diplômés (de BTS, IUT, écoles spécialisées) sont particulièrement recherchés par les entreprises ?

Ne serait-il pas temps de commencer par la base, à savoir l’enseignement primaire et le collège ? Et à ce titre, ne serait-il pas temps de briser le monopole de l’Éducation nationale afin d’ouvrir notre système à des expériences pédagogiques plus diverses, plus libres, plus adaptées à la variété des profils des différents élèves afin que chacun trouve sa place dans l’existence ?

Et surtout, ne serait-il pas temps de reconnaître que rien ne vaut la sélection et la concurrence pour l’émulation et l’amélioration de tous ?

En tout cas, une chose est sûre, notre système de formation est peut-être très égalitaire, et c’est peut-être ce que veulent les étudiants et les Français en général, mais dans l’ensemble, il n’est ni exceptionnellement brillant ni facteur d’insertion professionnelle des jeunes. Ça devrait poser question.


Illustration de couverture : Amphithéâtre Richelieu, Université Paris I Panthéon Sorbonne.

20 réflexions sur “« Droit à la poursuite d’études » : Encore une FAUSSE bonne idée !

  1. « Alors qu’auparavant, la sélection se faisait entre la première et la seconde année du cycle, elle intervient maintenant à l’issue du diplôme de licence, au moment de l’accès à la première année de master. »

    Je ne comprends pas : ça veut dire que tout le monde a droit à une licence ?

    • Non, tout le monde ne valide pas sa licence, mais la validation ne vaut plus accès automatique au master.
      En moyenne, la validation en question témoigne en fait d’un niveau assez médiocre, notamment du fait qu’il y a compensation des notes entre les matières (au nombre desquelles on compte sport, langues et autres matières réputées faciles pour remonter sa moyenne) et non pas validation du diplôme matière par matière comme dans les autres établissements du supérieur en France et à l’étranger.

  2. En plus de celui que vous mentionnez fort à propos, le deuxième problème de notre système éducatif c’est le nombre élevé de jeunes qui sortent du système sans aucune qualification et qui vont pointer directement à Pôle Emploi. Si on y ajoute les diplômes peu ancrés dans le monde professionnel, comme histoire de l’art ou sociologie, on comprend mieux les difficultés d’insertion de ces jeunes.

    Mais ce n’est pas une fatalité. Je vous encourage à vous intéresser à l’Allemagne et à la Suisse où la sélection est pratiquée à l’équivalent de notre entrée en sixième. Ceux qui suivent la voie générale ont un meilleur niveau que chez nous parce qu’ils sont faits pour cette voie. Et ceux qui suivent la voie technique qui chez nous est si injustement décriée, s’ouvrent de véritables carrières valorisantes, et peuvent parfois accéder à des positions managériales qu’on imaginerait impossibles ici.

    A cela il convient d’ajouter la faiblesse de notre économie, le fait que l’emploi est sous-développé, et que les emplois d’après-demain sont fragilisés par notre politique économique de court terme qui siphonne l’investissement productif au profit de la dette publique et des investissement peu rentables de l’état « stratège ».

    Enfin, je pense utile de rappeler qu’en France existe un véritable système de castes sociales dont il est très difficile de sortir, si ce n’est par les études. Je me souviens d’un ami qui s’était vu refuser un poste parce qu’il n’était que BAC+2. On ne lui a pas dit qu’il était incompétent ou pas assez qualifié, mais simplement qu’il était BAC+2. Quand on pense qu’aux Etats-Unis des personnes peuvent être chauffeur routier puis enseignant, ou qu’en Suisse des « manuels » peuvent devenir managers dans de grandes boites internationales. Du coup, je comprends bien les attentes des familles et des sensibilités de gauche qui espèrent pousser leurs jeunes vers le haut en les incitant à suivre des formations générales à l’université.

  3. Et surtout, ne serait-il pas temps de reconnaître que rien ne vaut la sélection et la concurrence pour l’émulation et l’amélioration de tous ?

    Houlala, mais vous n’y pensez pas chère Madame! Quelle violence intolérable! Quelle pression insuportable! Exiger des efforts en échange d’un diplôme c’est quasiment du chantage! Ou peu-être de l’esclavage? En tout cas c’est certainement contraire aux Droits de l’Homme.

    De toute manière, avec l’argent magique des Banques centrales qui coule à flot dans les caisses de l’Etat, plus besoin de se soumettre aux lois impitoyables de la concurrence sauvage de tous contre tous. Après le « droit aux études », bientôt le « droit à l’emploi ». La route de la servitude s’ouvre à nous camarades, ne restons pas sur le bord du chemin!

  4. La diplomite est typiquement Française. Bon, je ne vais pas me plaindre, j’ai un bagage, mais en France, on veut faire dire tout, absolument tout au moindre diplôme. Cela tue la Société. Bil Gate, Steve job et bien d’autres encore n’ont pas de « grand » diplômes…et alors ? On en creve.

    • Bill Gates était à Harvard, Steve Jobs dans un établissement réputé en informatique. Page et Brin (Google) étaient à Stanford. Zuckerberg, Harvard, Bezos, Princeton etc…
      Tous, avaient un « grand diplôme » à la base.

  5. La solution à mon avis idéale est de poursuivre au maximum des études de culture générale en fonction de ses capacités, dont anglais courant au minimum puis de se diriger vers un emploi. L’avantage d’une belle culture générale est la possibilité de changer de métier avec facilité en fonction de vos circonstances et de votre âge. Il est vrai qu’il ne faut pas se tromper d’école (qui parfois sont des garderies) et là réside un grand chantier de transformation du paysage comme le souligne David Lisnard, il faudra y passer.

    • @Louis : votre commentaire m’a intéressé parce que je ne partage pas votre point de vue sur la situation idéale. Je fais partie de ceux qui pensent au contraire que l’idéal c’est de posséder des compétences « techniques » qui ont une valeur : médecine, plomberie, électricité, développement informatique, etc.

      Comme disait Woody Allen : « Non seulement Dieu n’existe pas mais essayez seulement de trouver un plombier le week-end ».

      Par ailleurs, j’approuve votre opinion concernant la culture générale et la maîtrise des langues, deux atouts essentiels. Le philosophe le plus convaincant en la matière reste encore le chat botté.

      • @zelectron :

        Commentaire pitoyable. Et ridicule : « ajouter foi » à un trait d’humour !
        Merci de ne pas transformer ce blog en dépotoir de vos haines et de vos fantasmes quels qu’ils soient.
        Ici, on respecte la présomption d’innocence (concernant les accusations d’agression sexuelle portées contre WA par sa fille adoptive Dylan) et on ne considère pas que le fait d’être homosexuel (ce que n’est pas WA) soit une raison de ne pas ajouter foi aux dires de quelqu’un.
        En fait, j’ai beaucoup plus foi dans les dires de mon fils qui est homosexuel (j’en ai parlé dans ce blog) que dans les vôtres.

      • @Nathalie : comme à votre habitude vous dites l’essentiel avec justesse et un brin de fermeté. Effectivement Woody Allen est très porté sur les femmes, il n’est pas connu pour une quelconque homosexualité, ce qui ne changerait d’ailleurs rien au jugement, bon ou mauvais, qu’on peut porter sur lui. Amitiés à votre fils que je ne connais pas mais à qui je souhaite une vie épanouie et pleine de bonheurs professionnels, amoureux, et spirituels.

        Quand à son mot d’esprit sur Dieu et les plombiers, il ne remet pas vraiment en cause l’existence du tout puissant mais plutôt le pouvoir bien réel des plombiers ici bas et la facilité de l’homme à perdre la foi lorsqu’il est confronté à des obstacles matériels. Et j’ajouterai que Woody Allen a tendance à me faire rire, je le conseille bien volontiers.

      • En fait, il ne s’agit même pas de présomption d’innocence : Woody Allen a été blanchi, par les autorités américaines, des accusations portées contre lui par celle qui n’était, à l’époque, qu’une enfant, manifestement manipulée par sa mère.

        https://en.wikipedia.org/wiki/Woody_Allen_sexual_abuse_allegation

        « The Connecticut State’s Attorney investigated the allegation but did not press charges. The Connecticut State Police referred Dylan to the Child Sexual Abuse Clinic of Yale–New Haven Hospital, which concluded that Allen had not sexually abused Dylan and the allegation was likely coached or influenced by Mia Farrow. The New York Department of Social Services found ‘no credible evidence’ to support the allegation. »

        Les détails mis en lumière dans la procédure, et présentés par Woody Allen pour sa défense, suffisent à convaincre n’importe quel honnête homme.

      • @ Robert Marchenoir
        « En fait, il ne s’agit même pas de présomption d’innocence : Woody Allen a été blanchi, par les autorités américaines » : En effet.

        @ Lionel
        Moi aussi, j’aime beaucoup Woody Allen. Tous ses films ne se valent pas, mais certains sont vraiment excellents. J’ai revu récemment « Hollywood Ending » et le « Mystère du Scorpion de Jade » : c’est absolument jubilatoire, comme on dit dans les critiques ciné !

      • A WA je préfère le bouquin de Matthews B. Crawford – Éloge du carburateur – Essai sur le sens et la valeur du travail. (A lire par tous les étudiants)..

    • @Nathalie : certains de ses films sont vraiment biens, je ne les ai pas tous vus, mais ses films comiques ne sont pas ce que je préfère. Côté comique, je préfère de loin ses livres, par exemple « destins tordus » qui est désopilant ou « pour en finir une bonne foi pour toute avec la culture » qui rappelle par sa construction et sa philosophie le livre « vivons heureux en attendant la mort » de Pierre Desproges.

  6. Effectivement encore une idée délétère parfaitement résumée.

    « En ce qui concerne l’intégration des élèves au monde du travail, le système français aboutit à un
    paradoxe : alors que la part des diplômés du supérieur chez les 30-34 ans est largement supérieure à
    la moyenne européenne (45,1 % contre 38,7 %), leur taux d’emploi est plus faible (79,2 % contre
    81,9 % pour l’Union européenne) et il en va de même pour les jeunes diplômés du secondaire
    (62,5 % contre 70,8 % pour l’Union européenne). Comme le note la Commission européenne,
    l’employabilité des doctorants dans le secteur privé serait même particulièrement préoccupante. »
    note fin 2019 l’IEM,
    https://www.institutmolinari.org/2019/12/01/education-la-france-peut-mieux-faire-evaluation-de-lefficacite-du-systeme-deducation-et-de-formation-en-france/

    Les constats s’empilent mais la chute se poursuit inexorablement !

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