Eh oui, la LIBERTÉ d’expression, c’est pour tout le monde !

Il est agréable de pouvoir l’écrire de temps en temps : on dirait bien que tout n’est pas complètement pourri au royaume de l’Absurdistan de la République de France. Mardi 4 mai dernier, le tribunal correctionnel de Nanterre a relaxé Marine Le Pen et le député européen Gilbert Collard dans l’affaire de la diffusion de photos d’exactions de l’État islamique. Une victoire pour la liberté d’expression et une débandade en rase campagne pour ceux qui cherchaient à affaiblir politiquement le Rassemblement national par ce biais judiciaire cousu de fil blanc.

Les faits incriminés remontent au mois de décembre 2015. La France sortait à peine d’une année terrible sur le plan du terrorisme islamiste avec les attaques de janvier chez Charlie Hebdo et à l’Hiper Cacher de la porte de Vincennes, puis celles de novembre au Bataclan et en plusieurs autres points de la capitale.

Le journaliste Jean-Jacques Bourdin se devait évidemment d’apporter à ses auditeurs un éclairage incontournable sur ces événements d’une cruauté indescriptible. Il invite donc le politologue Gilles Kepel qui, en tant que spécialiste de l’islam et du djihad, vient de sortir un livre intitulé Terreur dans l’hexagone. Celui-ci développe l’idée d’une « congruence » entre le Front national (devenu entre-temps Rassemblement national) et l’État islamique au sens où tous deux sont pour lui dans un processus de repli identitaire. Tout en précisant que « bien sûr, ce n’est pas la même chose. »

Et c’est là que notre journaliste vedette qui se flatte à l’envi de parler vrai et de ne pas ménager les susceptibilités des politiciens qu’il interroge dans ses matinales se prend les pieds dans un amalgame particulièrement grossier. Il résume les propos de son invité sous la forme d’un « lien » entre le djihad et le RN, comme s’il y avait communauté voire alliance de moyens, d’actions et d’objectifs entre les deux entités :

« Dans votre livre, vous faites le lien entre le djihadisme français et la poussée du Front national. »

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La réponse de Marine Le Pen ne se fait pas attendre :

Elle enfonce le clou en publiant trois photos particulièrement ravageuses des exactions de Daesh accompagnées du libellé : « Daesh, c’est ça ! » Gilbert Collard lui emboîte le pas sur Twitter et Facebook avec le commentaire : « Bourdin compare le FN à Daesh : le poids des mots, le choc des bobos. »

Immédiatement, tollé. Pas contre Jean-Jacques Bourdin, naturellement – le fait générateur est toujours oublié en ces circonstances – mais contre le Front national. Les membres du gouvernement de l’époque, Valls, Premier ministre, Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, s’indignent bruyamment :

Les parents de James Foley, ce journaliste américain décapité en 2014 présent dans l’une des photos, déclarent dans un communiqué qu’ils sont choqués par la publication et demandent le retrait immédiat de la photo concernant leur fils – ce à quoi Marine Le Pen obtempère le jour-même. Mais ils ne portent pas plainte.

En fait, personne n’a porté plainte. Sauf le ministre de l’Intérieur qui, faisant mine de détecter dans les images publiées un soutien implicite intolérable à l’État islamique, a immédiatement effectué un signalement de contenu illicite sur la plateforme Pharos au motif que ces photos étaient « celles de la propagande de Daesh », puis il a saisi le parquet dans la foulée. 

Preuve que la voie judiciaire n’allait pas vraiment de soi alors que dans notre République, le parquet est en principe chargé de « requérir l’application de la loi et de conduire l’action pénale au nom des intérêts de la société », il a fallu aller dégoter un article du code pénal portant sur la mise en péril des mineurs, à savoir la diffusion de messages violents ou portant gravement atteinte à la dignité humaine susceptibles d’être vus par un mineur. On ne voit pas trop le rapport avec la propagande de Daesh, mais quand on veut noyer son chien, ou à tout le moins le poisson…

Bref, après pas mal de péripéties-spectacle sur la levée de l’immunité parlementaire des prévenus et sur la demande qu’ils se soumettent à une expertise psychiatrique, Marine Le Pen et Gilbert Collard sont mis en examen en 2018 puis renvoyés en correctionnelle en 2019. Covid, confinements et retards divers aidant, le procès s’est finalement tenu le 10 février dernier.

Pour sa défense, Marine Le Pen a notamment expliqué au tribunal que « c’est le crime qui porte atteinte à la dignité humaine, ce n’est pas sa reproduction photographique. »

On ne saurait mieux dire. J’ai moi-même connu une petite aventure du même style, quoiqu’à une échelle bien moindre et sans intention politique maligne, avec la publication sur Facebook d’un article consacré à la répression chinoise de Tiananmen dont la photo de couverture montrait un char écrasant tout sur son passage. Le réseau social, ou du moins ses algorithmes ont immédiatement abrité la photo litigieuse derrière un écran noir assorti d’un avertissement du style : attention, ce contenu peut être choquant. Il était néanmoins possible d’y accéder en cliquant sur un lien. 

Ayant eu la possibilité de me justifier par message auprès d’un modérateur en chair et en os, j’ai fait valoir que ce n’était pas le fait de montrer cette photo qui était choquant mais le régime politique qui n’hésitait pas à broyer ses étudiants en colère sous les chars, ainsi que je m’employais à le démontrer dans l’article associé. La photo a été débloquée peu de temps après. 

Quant au parquet, embringué de force dans une opération plus politicienne que soucieuse du droit, il a ramé. Gilbert Collard s’est même offert le luxe de pratiquer l’autodérision en faisant remarquer qu’il ne voyait pas « quel plaisir des mineurs prendraient à regarder (son) compte (twitter). »

Surtout, le procureur a complètement vendu la mèche quand il a dû admettre que « cette infraction se commet tous les jours », pour dire ensuite qu’on est bien obligé de faire un choix dans les poursuites « en fonction de l’impact ». On peut appeler l’impact « trouble à l’ordre public » comme il l’a fait, mais il n’empêche que toute personne au fait du dossier et douée d’un peu de bonne foi ne pouvait faire autrement que de déceler dans ce procès une instrumentalisation politique de la justice – instrumentalisation que les prévenus et leurs avocats ne se sont pas privés de dénoncer.

Aussi, rendons grâce au tribunal correctionnel de Nanterre de s’en être tenu au droit. Dans son jugement de relaxe, il a considéré qu’avec la diffusion des images des violences de Daesh, Mme Le Pen et M. Collard rentraient dans le champ de la liberté d’expression, qu’ils avaient répondu à une attaque polémique initiale, que cette réponse s’inscrivait « dans une démarche de protestation politique » et qu’elle ne pouvait en aucun cas être prise pour une opération de prosélytisme en faveur du terroriste et de la violence, ainsi que les commentaires des tweets l’indiquaient sans ambiguïté.

Il est bien sûr parfaitement possible de penser que les images en question étaient trop insoutenables pour être publiées, qu’on n’aurait jamais fait cela soi-même, surtout dans le contexte brûlant des attentats du 13 novembre 2015. On peut même subodorer, et le dire, que tout en défendant sa vertu politique outragée par Jean-Jacques Bourdin, Marine Le Pen n’était peut-être pas totalement dénuée du désir de saisir une excellente occasion de créer du buzz en sa faveur.

Bref, on peut parfaitement détester cordialement Marine Le Pen, son parti, ses idées et ses lieutenants, et le dire – à condition de se rappeler d’abord que la liberté d’expression, c’est pour tout le monde, y compris pour ceux qui professent des idées qui nous déplaisent, pas seulement pour soi.

Et à condition de se rappeler ensuite que l’instrumentalisation de la justice à des fins d’élimination des adversaires politiques est une tentation totalitaire absolument inacceptable quand on se flatte de figurer au nombre des dirigeants de la patrie des Lumières et des droits de l’homme.


Illustration de couverture : La présidente du Rassemblement national Marine Le Pen en 2019. Photo AFP.

9 réflexions sur “Eh oui, la LIBERTÉ d’expression, c’est pour tout le monde !

  1. C’était en 2015, nous sommes en 2021, soit 6 années après. Cela démontre que la justice de ce pays est dan un état lamentable, comme d’ailleurs la plupart des services de l’Etat, sauf le ministère de l’économie qui est champion du monde de la ponction fiscale. On vient d’apprendre qu’à Orange (mécanique), un policier vient de se faire flinguer par un dealer qui s’est enfui avec une trottinette électrique ! La France va-t-elle entrer dans un film d’horreur. Les Français vont-ils revoter celui qui se compare, excusez du peu, à Napoléon ??? Vont-ils enfin se réveiller avant qu’il ne soit trop tard !!!

  2. Je partage votre point de vue et j’ajouterais même l’exemple du groupe Génération Identitaire qui subit une sanction administrative et judiciaire qui n’est justifiée ni par leurs actions ni par leurs prises de position. Comme vous le soulignez, le pouvoir instrumentalise la justice à des fins politiques. Il n’est pas le seul. Les médias s’y mettent également. Et ce n’est pas une approche qui concerne exclusivement le RN. On pourrait parler de la censure autour du COVID par exemple.

    L’idée selon laquelle tous les coups sont permis contre les ennemis de la liberté est une idée fort dangereuse. Le signe des temps c’est la polarisation infantile du débat autour des bons et des méchants. Les bons peuvent tout se permettre parce qu’ils se battent pour le bien et les méchants ont toujours tort précisément parce qu’ils ne représentent pas le bien. C’est une visions primaire et régressive qui s’impose contre l’opposition, contre toutes les oppositions, politiques, religieuses ou idéologiques. Et vous avez raison de rappeler que c’est une conception autoritaire qu’on retrouve dans tous les régimes socialistes totalitaires (communisme, fascisme et nazisme).

  3. « Il est bien sûr parfaitement possible de penser que les images en question étaient trop insoutenables pour être publiées. »
    Justement non, la vérité insoutenable ne doit pas être masquée, car dans cette logique on censure aussi les images des camps de concentration d’Hitler, les massacres de Pol Pot, l’attaque du 11 septembre, …
    Si certains sont choqués par ces images, tant mieux, qu’ils agissent pour que cela ne se reproduise plus, et s’ils ne le font pas, ils n’auront pas l’excuse facile de dire « on ne savait pas « .

    • « Il est bien sûr parfaitement possible de penser que les images en question étaient trop insoutenables pour être publiées. » Justement non » etc..

      C’est votre opinion, pas fortement celle de tout le monde, dans tous les cas de figure.
      Attention, j’ai bien dit « penser ». Penser telle chose qui n’est pas conforme à votre opinion ne veut pas dire automatiquement censurer. C’est la censure qu’il faut rejeter, pas l’opinion qu’il faut interdire.
      Liberté de conscience, de pensée, d’opinion, d’expression, Monsieur.

    • @Daniel : lors de la diffusion d’images, c’est bien également de penser au public jeune qui pourrait tomber dessus sans préparation. Il y a également des personnes sensibles dans le même cas. Sur des médias de masse comme Twitter, il me semble judicieux de se poser la question de l’opportunité de publier ces images.

  4. E pendant que la Justice française se donnait le temps de la réflexion pour statuer sur le sort réservé à Marine Le Pen et Gilbert Collard, voici la liste des actes répertoriés « terrorisme islamiste » en France, entre le 16 décembre 2015 – date de l’émission, de RMV – et le 4 mai 2021 – date du verdict du tribunal correctionnel de Nanterre.

    07/01/2016 : attaque à la hache contre des policiers.
    11/01/2016 : un adolescent turc de 15 ans agresse à la machette un enseignant juif.
    13/06/2016 : double meurtre du couple de policiers de Magnanville.
    14/07/2016 : attentat sur la Promenade des Anglais à Nice : 86 tués, 246 blessés.
    26/07/2016 : attaque dans l’église de Saint-Etienne du Rouvray un prêtre égorgé.
    04/09/2016 : attaque dans une prison : 2 surveillants grièvement blessés.
    03/02/2017 : attaque contre des militaires au Carrousel du Louvre : 2 blessés.
    20/04/2017 : attaque contre des policiers avenue des Champs-Élysées : 1 tué, 3 blessés.
    06/06/2017 : attaque à coups de marteau devant Notre-Dame de Paris : i policier blessé.
    19/06/2017 : attaque d’un fourgon de police percuté par une voiture sur les Champs-Élysées.
    09/08/2017 : attaque à la voiture-bélier à Levallois-Perret :6 militaires blessés.
    15/09/2017 : attaque au couteau d’un militaire en patrouille au métro Châtelet.
    01/10/2017 : deux femmes égorgées Gare Saint-Charles à Marseille.
    12/05/2018 : attaque à l’arme blanche à Paris : 1 mort, 4 blessés.
    11/12/2018 : attaque au Marché de Noël à Strasbourg : 5 tués, 10 blessés.
    24/05/2019 : attentat rue Victor Hugo à Lyon.
    03/01/2020 : attaque à l’arme blanche à Villejuif : 1 mort, 2 blessés.
    04/04/2020 : attaque à Romans-sur-Isère : 2 morts, 5 blessés.
    27/04/2020 : attaque à la voiture à Colombes : 2 policiers à moto blessés.
    25/09/2020 : attaque à l’arme blanche à proximité de Charlie Hebdo : 2 blessés graves.
    25/09/2020: attaque similaire devant le commissariat de Sarcelles : 1 blessé en urgence absolue.
    19/10/2020 : décapitation de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine.
    29/10/2020 : attaque à la Basilique Notre-Dame à Nice : 3 morts.
    23/04/2021 : attaque d’une policière égorgée dans son commissariat à Rambouillet.

    • Je n’hésite pas à brandir le volume N° 7 du Littré en 20 volumes (de Emporter à Fagoter) page 604, et je trouve une seconde entrée pour le mot EXACTION :

      EXACTION : n.f. complément // Au pl. Actes de violence, pillages, exercés à l’encontre de certaines populations. Exactions des milices, des terroristes. Exactions politiques.

      Et comme le dit un proverbe arabe : qui se permet de cribler les autres se voit passer lui-même à travers un tamis.

  5. Merci d’avoir relevé ce jugement.

    Cela dit, si Bourdin s’est contenté de dire : « Dans votre livre, vous faites le lien entre le djihadisme français et la poussée du Front national », il n’y aurait pas eu de quoi grimper aux rideaux.

    Evidemment qu’il y a un lien entre le djihadisme français et la poussée du Front national. Des immigrés musulmans massacrent les Français, les Français se portent davantage vers un parti politique qui s’oppose à l’immigration et à l’islamisation : évidemment qu’il y a un lien de cause à effet.

    Ce n’est que si l’on suggère que les terroristes musulmans et le Front national sont condamnables tous les deux, que cela devient un scandale. Assimiler la victime au criminel, voilà qui serait inacceptable. J’ignore si c’est le cas de Gilles Kepel dans son livre.

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