2022 : l’élection où tout le monde court après tout le monde

Si ce n’était navrant sur le plan de la production des idées politiques, ce serait très amusant à observer. À un an de l’élection présidentielle de 2022, les principaux candidats, ceux qui semblent faire la course en tête pour l’instant, se sont tous mis à chasser ouvertement sur les terres de prédilection de leur(s) adversaire(s), quitte à revenir sur leurs positionnements antérieurs avec une incohérence et une mauvaise foi à couper au couteau.

Ma remarque ne concerne pas ce qui se passe à la gauche d’Emmanuel Macron. Non pas que l’incohérence et la mauvaise foi soient absentes des tractations qui s’y déroulent. De ce côté-là, on parle beaucoup d’union des forces de gauche, on est même parvenu à un petit accord dans les Hauts-de-France pour les élections régionales de juin et l’on fait mine de croire que l’opération pourrait se renouveler gentiment au niveau national dès l’an prochain.

Mais dans les faits, le líder maximo de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon a préféré faire son 1er mai tout seul dans son coin plutôt que de s’associer à ces « faux-jetons » d’écolos et de socialistes qui l’avaient invité à défiler à Lille avec eux pour fêter l’union. Bref, tout le monde se tire dans les pattes et personne n’émerge – et si vous voulez mon avis, c’est très bien comme ça.

Rien ne dit que d’ici l’automne, une candidature surprise de type Édouard Philippe ou même Éric Zemmour, pour assez improbable qu’elle semble à ce stade, ne viendra pas tout chambouler dans le jeu de quilles présidentiel. Mais pour l’instant, comme le montre le graphique ci-dessus, extrait d’une enquête Harris Interactive pour le magazine Challenges publiée le 21 avril dernier, il nous reste donc le duo Macron Le Pen comme en 2017 auquel j’ajoute par pure bonté d’âme Xavier Bertrand, président actuel de la région des Hauts-de-France et candidat de droite archi-déclaré.

Et là, c’est un véritable festival de retournements de veste et de promesses de laver plus blanc, plus fort, plus génial que tous les concurrents.

Prenons Bertrand, justement.

Fin 2017, alors que Laurent Wauquiez venait d’être élu à la tête des Républicains (LR), il claquait avec fracas la porte de son parti devenu à ses yeux un décalque désolant de l’extrême-droite.

Mais aujourd’hui, avide de se poser en premier opposant à Emmanuel Macron et dans l’obligation de ratisser plus large sur sa droite, le voilà qui réclame des peines « automatiques » de prison pour quiconque s’attaque à un policier, un pompier, un gendarme ou un maire. Selon lui, si cette disposition était en place, il n’aurait pas pu y avoir d’acquittements dans l’affaire des policiers gravement blessés par des cocktails molotov à Viry-Châtillon en 2016. 

Il est certes louable, et même recommandable, de vouloir s’occuper sérieusement de la sécurité des biens et des personnes dont on a eu de multiples occasions récentes de constater combien elle était malmenée. Mais encore faudrait-il éviter de dire n’importe quoi par pure récupération politicienne de l’indignation populaire.

On voit mal en effet ce qui justifierait de prononcer des peines, planchers ou pas, automatiques ou pas, à l’encontre de personnes non reconnues coupables des faits dont on les accuse. La disposition imaginée par M. Bertrand n’aurait rien changé au verdict de Viry-Châtillon et il a d’ailleurs dû le reconnaitre peu après avec plus ou moins de bonne grâce sur son compte Facebook.

Même topo du côté d’Emmanuel Macron.

Le Président sortant a bien compris qu’après un mandat présidentiel particulièrement chaotique dans lequel il a perdu toute virginité politique, il lui sera beaucoup plus difficile de triompher de Marine Le Pen qu’en 2017. Et ce d’autant plus que le front républicain contre l’extrême-droite sur lequel les candidats de gauche ont toujours pu compter jusqu’à présent pour être élus commence à s’effriter sérieusement, Emmanuel Macron étant jugé beaucoup trop à droite par des électeurs d’extrême-gauche de plus en plus nombreux.

C’est ainsi que parallèlement au « quoi qu’il en coûte » censé désarmer les réticences à son égard qui s’expriment sur sa gauche, Emmanuel Macron a accordé un grand entretien au Figaro sur le thème de la sécurité et du « droit à la vie paisible » des citoyens pour laquelle il affirme se battre sans relâche.

Qu’on en juge : alors qu’il fut une époque où il considérait que la légalisation du cannabis permettrait de résoudre les problèmes de violence et de délinquance dans les quartiers difficiles, plus question aujourd’hui de montrer la moindre faiblesse vis-à-vis du trafic de cannabis qui selon sa nouvelle conception du sujet forme « la matrice économique de la violence » dans notre pays. Il est donc plus que jamais question de poursuivre la guerre contre la drogue en fermant les « points de deal » les uns après les autres.

Petit problème cependant, ils se reconstituent aussi vite qu’ils ont été fermés, et de toute façon, la prohibition n’a jamais empêché la consommation de quoi que ce soit. En ce domaine, la France se trouve être l’un des pays les plus répressifs en Europe tout en restant le premier consommateur de ce produit. Peut-être serait-il judicieux de se mettre à explorer d’autres pistes, à commencer par la légalisation du cannabis qui a donné de bons résultats dans d’autres pays, à condition de ne pas en faire un monopole d’État.

C’est ainsi également que le gouvernement s’est fendu récemment de sa propre loi antiterroriste, une de plus, qui a la dangereuse caractéristique d’organiser et amplifier la surveillance de masse qui fut déjà dénoncée comme fondamentalement liberticide et pas forcément très efficace contre le terrorisme des loups solitaires lors de la loi Renseignement portée par François Hollande en 2015.

Beaucoup d’affichage inutile dans tout cela, chaque ministre, chaque chef d’État étant nettement plus pressé de montrer qu’il « fait quelque chose » que de réfléchir à ce qu’il faudrait faire ou éventuellement défaire pour obtenir effectivement des résultats appréciables pour les citoyens. 

Quant à Marine Le Pen, la voici maintenant business angel !

On connaît son discours sécuritaire musclé, il constitue même son fonds de commerce. Mais peut-être s’est-elle dit que si elle voulait grignoter ces quelque cinq à six points qui lui manquent pour battre Emmanuel Macron au second tour, il fallait qu’elle se lance elle aussi dans l’éloge de l’entrepreneuriat constitutif de la « startup nation » à la Macron. Une façon pour elle d’essayer de séduire ces électeurs LR qui résistent encore à son charme pour des raisons économiques. Jusqu’à présent, entre la retraite à 60 ans, le retour de l’ISF, sa nouvelle marotte du « localisme » et l’idée d’un grand emprunt national, elle avait peu de choses à envier à la gauche la plus classique.

La voici donc en train de vanter la création d’entreprise auprès des jeunes (de moins de 30 ans), la voici en train de leur promettre d’abonder leur capital de départ d’un montant étatique équivalent à leur mise de fonds initiale et la voici en train de les exonérer d’impôt sur les sociétés et sur le revenu pendant cinq ans. Sans masquer le fait que tout ceci aura un effet ponctuel assez miraculeux sur les chiffres du chômage… à défaut de créer les conditions d’une vraie croissance économique.

On ne va pas se plaindre des baisses d’impôt – encore que les entreprises bénéficiaires dès leurs premières années d’existence soient assez rares. Mais sans baisse concomitante des dépenses publiques, qui sont donc prévues pour augmenter, on risque de voir le grand emprunt national perpétuellement ouvert à la souscription des épargnants. Mais surtout, ce genre de mesure où l’État s’immisce dans la création d’entreprises, aussi petites soient-elles, relève de la même illusion que celle, avancée récemment par Bruno Le Maire, qui consiste à effacer leurs dettes quand elles ont des difficultés.

À partir du moment où l’appréciation du marché n’est plus la seule façon de valoriser un projet, à partir du moment où l’entrepreneur est dessaisi d’une partie du risque, à partir du moment où ses prix peuvent être artificiellement bas grâce aux subsides de l’État, rien ne l’empêche de se lancer dans des opérations qui ne seraient jamais viables autrement. C’est ainsi que l’on crée des bulles, puis des krachs, et c’est ainsi que l’on vilipende ensuite un prétendu néolibéralisme honteusement dérégulé…

Conclusion déprimante, dans cette élection présidentielle qui s’annonce, tout le monde court après tout le monde, tout le monde promet tout, mais personne ne s’interroge en profondeur sur les réformes qui transformeraient vraiment la France en un pays dynamique, prospère et effectivement « paisible ». Ça promet.


Illustration de couverture : Intentions de vote au 1er tour de l’élection présidentielle de 2022. Sondage Harris Interactive pour Challenges publié le 21 avril 2021.

7 réflexions sur “2022 : l’élection où tout le monde court après tout le monde

  1. Votre pessimisme est justifié, en partie seulement. Nous attendons toujours la nomination du candidat LR qui devrait arriver après les régionales, peut-être à l’automne. Il y a une lueur d’espoir de ce côté là. Il est trop tôt pour prévoir quels seront les candidats les mieux placés pour le 2nd tour. Il n’est donc pas certain que Macron et Le Pen soient les finalistes même si le gouvernement fait tout pour que ce soit le cas.

    S’agissant de l’économie, hélas, peu d’espoir en vue. Les LR seront sans doute tentés par la voie de la synthèse, les deux jambes chères au général. Et c’est difficile de faire autrement tant la culture économique est peu présente dans notre pays et tant les grilles de lecture d’extrême gauche prédominent.

    S’agissant des libertés publiques et de l’état de droit, l’inquiétude prédomine si on songe aux dernières lois décidées par le gouvernement et votées comme un seul homme par un parlement aux ordres. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, le pouvoir détruit les fondements mêmes de l’état de droit. Peu de gens se doutent que la notion de « terroriste » est très extensive. Ils seront surpris lorsqu’ils constateront qu’ils sont concernés par ces lois. Et nous, simples citoyens, perdons sur les deux tableaux : la sécurité et la liberté.

      • Le grand écart est pratiqué par cette droite RPR, UMP puis LR par simple électoralisme. Elle n’a jamais admis les enjeux et les nécessités qui devaient et doit dicter son programme mais s’est livrée à des guéguerres partisanes en plus d’un racolage clientéliste.

        On a vu ce que cela avait donné aux européennes de 2019: 8%

        2022 ne changera rien à cela. Que ce soit Bertrand ou un autre. Ils ne sont plus crédibles.

        Le seul espoir que j’ai est que Macron soit absent du second tour. Ce n’est pas gagné.
        Je gage même que tous ses séides s’emploieront à débusquer quelques squelettes dans le placard du prochain qui pourrait leur faire de l’ombre.

      • @Leo : je ne partage pas complètement votre pessimisme même si je le comprends. Pour ma part, je suis un franc partisan de nos députés européens François-Xavier Bellamy, dont je recommande la lecture du livre « School business » si vous avez des enfants, et Nadine Morano, parmi d’autres. Ce sont des personnalités de conviction, ils ne parlent pas la langue de bois, ils sont courageux, ils ne cherchent pas les petits compromis électoraux.

        Le candidat LR n’est pas encore connu et je peux déjà vous dire que ce ne sera ni Xavier Bertrand ni Edouard Philippe parce que ces deux là, personne n’en veut plus, et surtout pas aux Républicains. Disons plus prosaïquement qu’avec eux la défaite est assurée. Droit dans le mur, même avec la limitation à 80km/h.

        En dehors des LR qui voyez-vous dans le paysage politique qui soit à la fois capable de relever le défi et en mesure de l’emporter ? Anne-Hidalgo ? Les khmers verts ? Le chantre du Venezuela ? La brillante équipe qui a si bien mené la lutte contre le COVID ? La marine nationale sans marins ni officiers ? Messieurs 0,5% (Asselineau, Dupont-Aignan, etc.) ?

        Oui je suis partisan, c’est clair, mais si vous avez de meilleures suggestions je suis sincèrement prêt à les étudier avec intérêt. Et ce n’est pas une blague pour Robert (amitiés Robert !).

  2. Merci pour cet article qui m’a permis d’apprendre les positionnements des uns des et des autres.
     » à partir du moment où ses prix peuvent être artificiellement bas grâce aux subsides de l’État….. »
    Oui et non, la logorrhée de normes et de législations fait qu’il est de plus en plus coûteux pour un nouvel arrivant de rentrer sur un marché. Les aides ne font donc que rétablir une situation par ailleurs défavorable à la concurrence, même si ce n’est pas la bonne solution, j’en conviens.
    .
    Bertrand….de droite…. ***sourire*** ce bonhomme est étatiste acharné et distribue l’argent publique plus vite que son ombre. Je n’ai jamais entendu le moindre début d’intention d’une tentative de bonne gestion dans ses propos, mais j’avoue que je suis ca de loin, cela m’a peut-être échappé.

    • Je suis stupéfait devant ce tableau ridicule qui nous prouve que la France est au bout du bout !
      Il faut espérer que d’ici les élections se présente un candidat non issu d’un parti politique, qui saura lancer les référendums indispensables pour changer la France et la remettre sur les rails.
      Si l’un de cette liste est élu, la France continuera de sombrer et deviendra un pays de troisième zone.
      Les caisses sont vides, les dettes immenses, les libertés encadrées, des impôts records, les cerveaux et les entrepreneurs fuient…on touche le fond. Si c’était une entreprise privée elle aurait depuis longtemps déposé le bilan. Il faut un changement radical.

  3. Il serait souhaitable de mettre fin à cet article de la doxa libérale selon lequel la drogue ce n’est pas grave, la preuve : dans les pays qui l’ont autorisée, tout se passe bien.

    En général, on dit ça, puis on passe rapidement à autre chose. C’est un peu court. Afin de soutenir cette thèse, il conviendrait d’approfondir un peu plus, et de passer en revue tous les pays concernés. A défaut de quoi, on risque de se contenter de clichés, qui pourraient se révéler faux.

    Et puis il faudra nous expliquer en quoi la drogue ne serait pas nocive, juste après Sarah Halimi :

    https://www.takimag.com/article/these-are-real-high-crimes

    Il faudra aussi nous expliquer pourquoi la criminalité relative à la drogue explose dans un pays qui l’a autorisée comme la Hollande, et pourquoi certains la qualifient maintenant de narco-Etat :

    https://www.theguardian.com/world/2019/sep/19/netherlands-narco-state-dutch-lawyer-murder-fear-fury

    Enfin, l’expression de « crime sans victime » est un répugnant morceau de langue de bois idéologique, d’abord parce que c’est un anglicisme : on parle ici de délits, et non de crimes, et ensuite parce que c’est une arnaque basée sur une formule fallacieuse : s’il n’y a pas de victimes, c’est qu’il n’y a pas de crime, n’est-ce pas ?

    Tout à fait, c’est pour ça qu’on a le droit de griller les feux rouges à condition de ne pas écraser de vieilles dames en passant, c’est pour ça que les hommes ont le droit de s’exhiber en public (qu’est-ce que ça peut leur faire, à ces pimbêches, si on ne les touche pas ?), et ainsi de suite.

    De façon générale, j’aimerais bien savoir en quoi un jeunot qui travaille dans « le marketing du logiciel » (ou le logiciel de marketing, je ne suis pas sûr) est qualifié pour nous expliquer ce que seraient les « crimes sans victimes ».

    Les criminologues, de leur côté, nous expliquent plutôt que tout délit, aussi mineur soit-il, fait des victimes : c’est ce qu’on appelle la politique des vitres cassées, selon laquelle il convient de réprimer le plus petit acte anti-social (graffitis, etc), si l’on veut faire régner la paix en général.

    C’est cette politique qui a connu une réussite spectaculaire à New York, avant que les autorités ne l’abandonnent — et que la criminalité y explose à nouveau, meurtres compris bien entendu.

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