Petite chronique des prétoires : Un ACCUSÉ nommé Jésus

ARTICLE  DE  PÂQUES  2021  :  Arrestation de Jésus, procès devant le Sanhédrin et audience chez Ponce Pilate.

Jésus est arrêté dans la soirée du Jeudi Saint alors qu’il priait au Mont des Oliviers avec ses disciples après avoir partagé avec eux – et à sa façon – le repas de la Pâque juive. Pas de soldats romains à ce stade, mais une troupe armée d’épées et de bâtons composée de grands prêtres, de scribes, d’anciens et de gardes du Temple menés par Judas, l’un des douze apôtres, qui s’était entendu avec eux pour leur désigner l’homme recherché par un baiser (Luc 22,47-52).

Au début de sa vie publique, Jésus n’inquiétait guère les autorités religieuses de Jérusalem. Il avait une certaine audience, une audience assez large même, puisqu’un jour, quelque part sur les rives du lac de Tibériade, à proximité de la bourgade de Bethsaïde, il avait fallu multiplier cinq pains et deux poissons pour nourrir une foule de cinq mille personnes (Luc 9, 14-17). Mais vu depuis le Conseil suprême, le Sanhédrin, ceci restait strictement provincial, strictement galiléen.

Mais à l’approche de la Pâque de cette année-là, qui voit affluer des milliers de pèlerins à Jérusalem comme le veut la coutume juive, le « cas Jésus » prend une dimension politico-religieuse qui inquiète le grand prêtre Caïphe et ses collègues.

Pour commencer, il est arrivé à Jérusalem avec une réputation de guérir les malades et de ressusciter les morts sous les acclamations d’une foule considérable qui le prenait carrément pour un immense prophète. De là à passer pour un Dieu…

Puis il est entré dans le Temple, leur Temple, d’où il a chassé les vendeurs et renversé « les sièges des changeurs et les tables des vendeurs de pigeons ». Selon plusieurs témoignages, il aurait même menacé de le détruire pour en reconstruire un autre lui-même ; en seulement trois jours, en plus, d’après certains témoins, et « pas de main d’homme » (Marc 14, 58). Encore et toujours cette insupportable prétention à une nature divine…

Quelque temps auparavant déjà, à Béthanie, c’est-à-dire dans une bourgade située à proximité de Jérusalem et non plus au fin fond de la Galilée, Jésus avait fait une forte impression sur les juifs qui étaient accourus depuis Jérusalem et les villages alentours pour entourer Marthe et Marie alors qu’il avait « redonné vie » à leur frère Lazare :

« Beaucoup de Juifs, qui étaient venus auprès de Marie et avaient donc vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. » (Jean 11, 45)

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Depuis cet événement, les membres du Conseil suprême et les pharisiens (juifs plus intéressés par la lettre des préceptes divins que par leur portée humaniste et spirituelle) sont largement convaincus que Jésus est devenu non seulement leur problème mais un énorme problème. Et si les Romains – la puissance occupante représentée par le gouverneur Ponce Pilate – prenaient prétexte de toute cette agitation autour de Jésus pour écraser le peuple d’Israël ?

La question est posée au cours d’une réunion du Sanhédrin rapportée dans l’Évangile de Jean 11, 47-48 :

« Qu’allons-nous faire ? Cet homme accomplit un grand nombre de signes. Si nous le laissons faire, tout le monde va croire en lui, et les Romains viendront détruire notre Lieu saint et notre nation. »

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Et c’est le grand prêtre Caïphe qui exprime à haute voix la solution (Jean 11, 49-50) :

« Vous n’y comprenez rien ; vous ne voyez pas quel est votre intérêt : il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas. »

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Conclusion de Jean : « À partir de ce jour-là, ils décidèrent de le tuer. »

Il est certain que cette décision résultait autant de la volonté égoïste des autorités sacerdotales, à commencer par Caïphe lui-même, de conserver leur pouvoir et les privilèges attachés que du désir de préserver l’intégralité d’Israël de l’emprise voire de la destruction romaine. Mais comme le fait remarquer Benoît XVI dans le volume de son Jésus de Nazareth(*) consacré à la Semaine Sainte, ce faisant, Caïphe participait néanmoins à son insu à l’accomplissement du projet de Dieu. Car il fallait – nécessité – que Jésus mourût sur la croix pour que les hommes, tous les hommes, soient sauvés.

Jésus est donc arrêté et, malgré l’heure tardive, immédiatement conduit devant le Sanhédrin dont les membres sont déjà réunis pour instruire son procès. Caïphe l’interroge :

« – Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu.
– Jésus lui répond : C’est toi-même qui l’as dit ! En tout cas, je vous le déclare : désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel. » (Matthieu 26, 63-64)

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Tout se passe le mieux du monde. Jésus admet qu’il est le Christ, le messie annoncé. En parlant des nuées du ciel, il précise d’une certaine façon que son royaume « n’est pas de ce monde », ainsi qu’il le dira le lendemain à Ponce Pilate, mais peu importe à Caïphe et à ses compagnons : Jésus a blasphémé et il mérite la mort (Mt 26, 65-66).

Reste à obtenir des Romains la sentence de mort et l’exécution. Jésus est donc présenté dès le vendredi matin à Ponce Pilate sous un flot d’accusations visant à bien faire comprendre à ce dernier que le prisonnier est un véritable danger pour Rome :

« Nous avons trouvé cet homme en train de semer le trouble dans notre nation, empêchant de payer l’impôt à l’empereur, et disant qu’il est le Christ Roi. » (Luc 23, 2)

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Notable romain, dignitaire de la première puissance mondiale de l’époque, familier du droit et de la raison, Pilate a une mission : faire régner la Pax Romana, cette pacification des régions conquises par Rome. Dans ce cadre, un prétendu roi comme ce Jésus qu’on lui amène pourrait éventuellement constituer une menace qu’il serait dans ses attributions d’éliminer. Les seuls rois tolérés dans la sphère romaine sont ceux, comme Hérode, qui ont accepté la limitation de leur souveraineté.

D’où sa première question : « Es-tu le roi des Juifs ? » (Jean 18, 33 ou Luc 23, 3).

À vrai dire, Ponce Pilate a tout lieu d’être étonné du soin que mettent les grands prêtres et les scribes à vouloir protéger les intérêts romains. Ses propres services de renseignement – et l’on peut supposer qu’ils étaient bien faits – ne lui ont jamais transmis la moindre information sur des activités séditieuses fomentées par ce Jésus dont tout le monde sait qu’il est de Nazareth, charpentier et fils de Joseph.

Du reste celui-ci lui répond : « Ma royauté n’est pas de ce monde (…) Je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jean 18, 36-37). Pour Pilate, qui a l’habitude des Juifs en lutte contre la domination romaine, pas de doute, l’homme est un doux rêveur : « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation », explique-t-il à trois reprises aux grands prêtres. Pour entraîner leur assentiment et clore l’affaire sans qu’ils soient entièrement déboutés de leurs demandes, il propose de faire fouetter le prisonnier avant de le relâcher.

Mais les autorités sacerdotales ne l’entendent pas de cette oreille. Il y a eu blasphème, il faut que mort s’en suive. Dans une ultime tentative de sauver Jésus, Pilate propose de raviver une coutume juive qui veut qu’un condamné à mort soit relâché pour la Pâque. La proposition est vivement acceptée, mais à condition que l’heureux bénéficiaire en soit le meurtrier Barabbas, pas Jésus de Nazareth. « Crucifie-le ! » commence à scander la foule présente qui accuse même le gouverneur de mal servir l’empereur Tibère en voulant protéger Jésus.

Sentant peut-être que la Pax Romana, sa mission première, pourrait bien voler en éclats, Ponce Pilate cède alors aux exigences de « la rue » (clin d’œil à mes lecteurs : comme dirait Mélenchon).

« Qu’est-ce que la vérité ? » avait-il répondu à Jésus un peu plus tôt. Le fait est que la grande vérité du Christ sur la vie éternelle ne le concernait pas. En revanche, l’homme Jésus l’intéressait et il connaissait la vérité de circonstance à son propos : il n’était pas coupable de ce dont on l’accusait et ne menaçait nullement Rome, si ce n’est en causant un vif déplaisir aux élites locales.

Homme politique et haut fonctionnaire, Pilate décida de ne pas donner droit à cette vérité, il décida finalement de renoncer à la justice en faveur de la préservation de la paix dans la région confiée à ses soins. La raison d’État, en quelque sorte.

Ce faisant, lui aussi, sans le savoir, agissait dans le sens du projet divin de révélation de la vie éternelle.
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JE  VOUS  SOUHAITE  UNE  TRÈS  JOYEUSE  FÊTE  DE  PÂQUES  !

S’il vous prenait l’envie de prolonger la lecture de cet article pascal, je vous rappelle que tous mes articles directement religieux sont regroupés dans la page « Jésus de Nazareth ».


(*) Jésus de Nazareth, De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection. Joseph Ratzinger, Editions du Rocher, 2011.


Illustration de couverture : Jésus devant Pilate, acrylique, gouache et fusain sur carton par Omer Parent, 1960.

16 réflexions sur “Petite chronique des prétoires : Un ACCUSÉ nommé Jésus

  1. Avant de médire de ce pauvre Ponce Pilate, lisez donc l’excellent petit récit que lui a consacré Roger Caillois. Eh, sans lui — sans Judas aussi –, le grand projet du tétragramme aurait été légèrement contrarié.

  2. Merci, chère Nathalie, pour ce rappel évangélique de cette fête de Pâques, la plus grande fête de la chrétienté.
    Ce n’est pas du tout apparu sur les ondes de nos télévisions nationales où j’ai cherché, sans le trouver, un programme, un film, un documentaire, qui m’aurait évoqué la Passion et la mort de Jésus de Nazareth.
    J’ai même entendu, il y a quelques jours, un intervenant sur une chaîne d’infos en continu, parler des « vacances de Pâques », se faire reprendre par un autre intervenant : « vacances de printemps » !
    Nous n’aurons pas longtemps à attendre pour savoir si la télévision aura la même discrétion concernant le ramadan !

  3. La justice étant rendue par les hommes elle est donc faillible … Quant à l’histoire de ce Jésus le tout est d’y croire mais vu les atrocités commises au nom de dieu je préfère rester athée !

  4. Bonjour, suite à la lecture de l’article, aujourd’hui je suis allée à la messe pour la première fois depuis très longtemps. C’était très bien.
    Le prêtre a trouvé l’assemblée quand même un peu triste pour de futurs ressuscités!

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