La parabole des 75 vaches et des 4 000 fromages

J’ai lu une histoire bien sympathique dans la presse du week-end dernier. En raison des restrictions d’activité dressées devant la pandémie de Covid-19, les moines de l’abbaye de Cîteaux, près de Nuits-Saint-Georges en Côte-d’Or, se sont retrouvés face à un stock excédentaire de 4 000 fromages. Grâce à une vente en ligne organisée vendredi 26 mars dernier par le site Divine Box spécialisé dans la vente des productions monastiques, ils ont réussi à écouler deux tonnes de fromage soit 3 000 pièces en 24 heures !

En régime de croisière, les 75 vaches montbéliardes de l’abbaye permettent de produire chaque année 140 000 fromages, lesquels sont vendus directement aux particuliers au magasin de l’abbaye ou, pour 60 % des ventes, à des grossistes qui fournissent restaurants et fromageries fines dans le monde entier. Il en résulte un chiffre d’affaires annuel de 1,2 million d’euros très utile pour assurer la subsistance des moines et l’entretien d’un patrimoine immobilier remontant au XVIè siècle.

En temps ordinaire, le succès du fromage de Cîteaux, un reblochon en plus fruité qui est apprécié jusqu’à Tokyo, Hong Kong ou Dubaï, est tel que les moines sont plus habitués à refuser des commandes qu’à voir leur espace de stockage submergé par les invendus. La startup Divine Box les avait déjà approchés dans le passé pour leur proposer la vente en ligne, mais limités par leurs 75 vaches et des caves non extensibles à l’infini, ils avaient décliné.

L’épidémie de Covid, ou plutôt les mesures de confinement subséquentes ont évidemment tout changé. Résumé de la situation par le frère Jean-Claude, responsable de la commercialisation :

« Les clients viennent moins en boutique et les restaurants sont fermés. La baisse des ventes atteint près de 50%. On a tenté d’expliquer à nos 75 vaches qu’il fallait faire moins de lait mais elles n’ont pas l’air de comprendre ! Et on ne peut pas pousser les murs. »

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D’où la décision de recontacter Divine Box pour une opération en ligne ponctuelle visant à récupérer du chiffre d’affaires tout en résolvant la délicate question du stockage (vidéo, 01′ 24″) :

Bien leur en prit car l’objectif initial d’écouler une tonne de fromage en trois jours fut largement dépassé. Il fallut même dire stop lorsque les deux tonnes furent atteintes ! Satisfaits de cette première expérience, les moines se promettent de renouveler une telle vente si le ralentissement des conditions économiques l’exigeait à nouveau.

Comme je l’écrivais en introduction, cette histoire est incontestablement sympathique en cela qu’on y voit des efforts récompensés. La joie du « happy ending » en quelque sorte. Mais elle est aussi très intéressante à plusieurs titres.

Elle montre d’abord que face à un revers ou un contretemps, face à une adversité quelle qu’elle soit, face à un défi – et dans le cas des 35 moines de Cîteaux qui ont fait le vœu de suivre le Christ par la prière, le travail et la lecture, on parle de leurs moyens de subsistance – certaines personnes, seules ou en groupe, ont pour réaction immédiate et naturelle de chercher à toute vitesse dans leur tête comment survivre, comment retourner la situation, comment s’en sortir.

S’agissant de moines, on ne saurait mieux dire que de reprendre le dicton bien connu « aide-toi, le ciel t’aidera ». La prière est certes au cœur de la vie des Cisterciens, mais aide-toi d’abord. Bouge-toi, trouve des solutions, tente quelque chose.

Du reste, en ces temps de Covid, de nombreuses personnes et de nombreuses entreprises de toute catégorie ont fait tous les efforts du monde pour maintenir à flot une activité étroitement réduite par l’administration, via le click & collect notamment, ou pour fournir des produits et des services médicaux indispensables que notre système de santé théoriquement en charge a été incapable de gérer, les masques par exemple.

Par contraste, l’incapacité de nos dirigeants et de l’administration à adapter les capacités hospitalières aux circonstances actuelles de la pandémie de Covid, une adaptation qu’on attend depuis un an maintenant, nous confirme si besoin en était que l’administration se voit comme une fin en soi, en aucun cas comme une entité qui pourrait avoir besoin de se remettre en question face aux difficultés.

L’administration n’a jamais de difficultés ; ou si elle en a du point de vue objectif des individus – manque de lits de réanimation par exemple – la difficulté est instantanément déportée sur les individus qui sont priés de rester confinés pour ne pas embouteiller les services hospitaliers. La difficulté disparaît, et avec elle la nécessité de réfléchir à ce que serait une administration efficace. Pratique.

La seconde leçon du fromage de Cîteaux est en rapport avec le statut d’Amazon. Le géant du commerce sur internet est perpétuellement accusé de tout écraser sur son passage, boutiques de centre-ville comme sites plus modestes de vente en ligne.

Il est certain que les moines auraient pu choisir de vendre leurs produits sur la « market place » d’Amazon comme le font beaucoup de producteurs aujourd’hui. Mais ils ont décidé de faire appel à Divine Box dont le parti pris de mise en valeur de l’artisanat monastique collait mieux avec l’idée qu’ils se font de leur production fromagère.

Autrement dit, l’existence d’Amazon n’empêche nullement l’apparition de niches très spécialisées qui se dotent par exemple de la capacité de développer un marketing sur mesure pour des produits à haute valeur en savoir-faire et en contenu historico-culturel.  En fait, elle les suscite. À côté de la Fnac, il y a toujours eu des librairies spécialisées et des commerces de Hi-Fi et de matériel photo très pointus.

Enfin, je ne vous surprendrai sans doute pas en vous disant que l’initiative des moines de Cîteaux n’a pas manqué de provoquer des réactions sur le mode : franchement, pour des moines, ils font preuve de peu de charité ; ils auraient quand même pu donner leurs invendus aux Restos du cœur !

La remarque tombe assez mal au sens où l’abbaye a déjà donné 3 000 fromages aux Restos du cœur juste après Noël. Mais même sans cela, il est toujours assez savoureux de voir à quel point les grands généreux avec l’argent des autres sont toujours prêts à donner des leçons de solidarité à la ronde.

D’une part, rien ne dit que les moines n’utilisent pas une partie de leurs recettes pour participer à des activités parfaitement bénévoles, et d’autre part, rien n’empêchait les commentateurs préoccupés de partage de participer à la vente en ligne pour leur propre compte et de donner ensuite les fromages à telle ou telle banque alimentaire de leur choix. 

À vrai dire, ce type de commentaire vertueusement hypocrite n’est pas sans me faire penser à un passage très instructif que l’on retrouve avec plus ou moins de précisions chez les quatre évangélistes. Comme nous sommes en pleine Semaine Sainte et que l’on parle de moines, la référence me semble tout indiquée pour conclure ma petite parabole des 75 vaches et des 4 000 fromages !

Alors que Marthe et Marie donnent un dîner en l’honneur de Jésus qui avait « réveillé leur frère Lazare d’entre les morts », l’une des sœurs lave les pieds de leur invité avec un parfum de grand prix. L’un des convives dit alors :

« Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ? »

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Dans le récit de Jean (Jn 12, 1-6), l’auteur de cette fine remarque se trouve être le tristement célèbre Judas Iscariote qui va trahir Jésus quelques jours plus tard, mais peu importe finalement, tant le fond de sa réflexion a traversé les siècles en acquérant l’indéboulonnable statut de lieu commun obligé de la bien-pensance.

Étalez en permanence votre souci des pauvres et le tour est joué. Vous passez immédiatement pour une « belle personne » et vous vous sentez immédiatement fondé à disposer à votre guise de l’argent des autres. Qui pourrait refuser d’acquiescer immédiatement à votre demande, à votre exigence, à votre imposition, pour une si noble cause ?

Jean précise ensuite sans fioritures adoucissantes que Judas « parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait. »

On ne peut s’empêcher de trouver cette phrase étonnamment prémonitoire quand on pense aux indécents gaspillages et aux fréquentes indélicatesses qui sont opérés dans la « bourse commune » de notre pays.  Ce dernier n’est-il pas champion du monde des impôts et des dépenses publiques et prétendument plus exigeant que tous les autres en matière d’entraide et de solidarité ?


Illustration de couverture : Fromages de l’Abbaye de Cîteaux.

16 réflexions sur “La parabole des 75 vaches et des 4 000 fromages

  1. Amusant. C’est vrai que l’abbaye de Citeaux aurait pu donner tous ses fromages aux Restos du coeur, puis aller quémander des sous à l’Etat… ce qui aurait transformé les Cisterciens en ordre mendiant!

  2. Vous lisant, chère Nathalie, comment ne pas ressortir de ma bibliothèque, « Le rêve cistercien » – Découvertes Galimard (1990) de l’historien Léon Pressouyre (1935-2009) ?
    Je ne peux me retenir d’extraire du PROLOGUE de ce petit bijou de l’édition, cette citation pour vous et vos lecteurs :

    « …Cîteaux n’offre pas seulement hors du siècle, les normes d’une vie monastique parfaite. Sans le modèle économique de l’exploitation cistercienne, aurait-on défini des structures aussi diverses que le phalanstère, le kolkhose, le kibboutz ? Sans le précédent d’une architecture à la fois fonctionnelle et dépouillée, réglée sur un module humain, mais conduisant à la transcendance divine par la perfection des proportions constituée de matériaux tangibles, mais admettant pour valeurs principales le silence et la lumière, aurions nous connu, au XXe siècle, les créations de Le Corbusier ou de Pouillon ?… »

    • Je vois mal en quoi il y a lieu de s’extasier. L’organisation de la vie monastique a le bon goût d’être basée sur l’adhésion volontaire de chaque individu qui rejoint la communauté. C’était encore vrai dans l’utopie du phalanstère de Fourier, mais déjà un peu moins vrai dans le familistère de Guise construit par Godin (les poêles et cheminées) pour ses ouvriers et carrément faux pour les kolkhoses et les kibboutz qui visaient la collectivisation complète de la société, que les individus le veuillent ou pas.
      Face à la collectivisation kolkozienne qui se révéla totalement inefficace pour la production agricole, les soviétiques durent ressusciter le petit lopin de terre individuel et de toute façon le système soviétique s’est effondré. Quant aux Kibboutz, ils ne fonctionnent plus du tout sur le modèle égalitariste générateur de rancoeur et de pénurie importé d’URSS par les juifs de Russie, mais sont devenus de véritables entreprises privées.

      • Je suis tout à fait désolée d’avoir si mal su défendre cet ouvrage !
        Mais votre commentaire ne fait que me confirmer que vous devriez lire ce petit livre, car sur cette simple citation, là où vous voyez de l’extase, je ne lis que des questions auxquelles la quatrième de couverture commence à apporter une réponse :

        « Les Cisterciens voulaient mener une vie monastique parfaite, sans compromission avec le siècle. Leur aventure spirituelle, commencée en 1098, est toujours actuelle, et concerne aujourd’hui quelque sept mille moines et moniales. Mais le rêve cistercien va bien au-delà d’une quête confinée aux monastères où vivent des chrétiens épris d’absolu. Il a profondément modifié les relations de l’homme à la nature, à la société, à l’art. Dès le XIIe siècle, la volonté de réforme et les aspirations mystiques de solitaires volontairement coupés du monde ont déterminé des métamorphoses qui nous concernent tous. »

  3. Excellent!
    En débutant la lecture, je me suis dit que ça collait parfaitement avec la réflexion sur le « gaspillage » du parfum, entendue lors du récit de la passion de ce dimanche des rameaux.
    Et bingo ! 😉

  4. La vache ! si j’ose dire. Ainsi, l’Evangile avait déjà prévu le socialisme…

    Concernant la Divine Box, il est piquant de constater la façon dont la promeut le Salon Beige, site catho tradi qui, par ailleurs, n’a pas de mots assez durs contre le marketing, les écoles de commerce, l’argent-roi et les anglicismes.

    Pour ma part, je trouve le nom abominable, et j’estime que le principe même de la « box » est une arnaque, puisqu’il s’agit de s’abonner à des trucs dont on n’a pas besoin, et qu’on n’a même pas la possibilité de choisir. (Je n’ai pas vérifié si la Divine machin fonctionnait aussi comme ça, mais c’est bien, en tous cas, le bizness model des « box » de toute nature.)

    A part ça, c’est très bien, que les moines vivent de leur travail en vendant des fromages du feu de Dieu, et que le e-commerce les tire d’affaire en temps de pandémie. Si seulement l’Eglise de France pouvait arrêter de nous fourrer de l’anglais dans toutes ses initiatives destinées aux jeunes… je sais que la Divine truc est une initiative privée, mais elle emprunte à la même manie.

  5. Excellente remarque évangélique. Je pensais exactement à la même référence en lisant cette remarque hypocrite tirée du Figaro économie. Il faut dire que c’était l’évangile de ce lundi (Jn 12, 1-11). C’était vraiment raccord.
    Chesterton appelait ces commentaires des « idées chrétiennes devenues folles ».

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