Rimbaud et Verlaine ENSEMBLE au Panthéon : du JEU ou du sérieux ?

Faire entrer Rimbaud et Verlaine « ensemble » au Panthéon eu égard à leurs génies poétiques respectifs d’une part et à leur relation homosexuelle d’autre part – au début, cette idée fut lancée sur le ton de la blague par un trio de rimbaldiens désespérés de découvrir le manque de charme de la sépulture de leur héros à Charleville-Mézières. Comment l’imaginer moisir éternellement dans le sinistre cimetière d’une ville qu’il jugeait en effet « supérieurement idiote entre les petites villes de province » ?

Sans trop y croire, le trio constitué de l’éditeur Jean-Luc Barré, qui préparait une réédition de la biographie de Rimbaud écrite par Jean-Jacques Lefrère, du journaliste Frédéric Martel, qui avait accepté d’en écrire la préface et de l’écrivain Nicolas Idier, plume actuelle de Jean Castex, se promet d’obtenir un jour le transfert des cendres du poète au Panthéon et d’inclure Verlaine dans cette opération qui consacrerait ainsi en même temps l’univers poétique et la lutte contre l’homophobie.

Mais peu à peu, la blague s’infiltre dans le monde des arts et des lettres ainsi que chez les anciens ministres de la Culture. Elle séduit tellement les milieux culturels, les associations de lutte contre l’homophobie, le critique littéraire Angelo Rinaldi et l’ex-maire de Paris Bertrand Delanoë que mercredi 9 septembre dernier, elle est devenue pétition officielle au Président de la République et n’a eu aucun mal à conquérir le cœur tendre et enthousiaste de Roselyne Bachelot !

Il faut dire que notre nouvelle ministre de la Culture adore Rimbaud. Il lui arrive même d’entrer en Conseil des ministres avec les premiers vers du Bateau ivre sur les lèvres ! a-t-elle révélé récemment pour expliquer les raisons de son soutien à la pétition, humour involontaire (ou pas) en prime. Mais elle pourrait tout aussi bien réciter du Verlaine ; il suffit de demander. Et surtout :

« L’histoire d’amour insensée entre Rimbaud et Verlaine reflète tous les engagements que j’ai pris dans ma carrière politique contre toutes les formes de discrimination. » (Le Point, 9 septembre 2020)

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De bien douces paroles aux oreilles de tous ceux qui ont mis leur point d’honneur à débusquer partout avec la dernière intransigeance toutes les formes possibles de discrimination.

Prenez Louis-Georges Tin par exemple. En tant que fondateur de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie, il a signé la pétition. Et l’an dernier, en tant que Président d’honneur du Conseil représentatif des associations noires (CRAN), il n’a pas hésité une seconde à s’associer à l’UNEF pour empêcher par la force la représentation de la pièce d’Eschyle Les Suppliantes à la Sorbonne au motif que les masques cuivrés des acteurs, tel le « blackface » en vogue dans les milieux ségrégationnistes américains, n’étaient rien d’autre que de la « propagande afrophobe, colonialiste et raciste » en bonne et due forme !

Colonialisme ? Parlons-en ! Que faisait Arthur Rimbaud à Harar ou à Aden si ce n’est exploiter les possibilités offertes par l’esprit colonial qui imprégnait son époque et qui le conduira même à se livrer un temps au commerce – certains disent trafic – d’armes ? Si l’on devait suivre le raisonnement quelque peu anachronique de tous les déboulonneurs de statues, dont notamment Louis-Georges Tin qui appelait il n’y a pas si longtemps à supprimer de l’espace public toutes les références à Colbert, coupable d’avoir été l’instigateur du Code noir, il faudrait bien évidemment faire une impasse définitive sur l’idée de panthéoniser Rimbaud. 

Mais M. Tin a signé la pétition, faisant de son côté l’impasse sur des faiblesses petites ou grandes qui révulsent d’habitude les purs de l’antiracisme et de l’anti-machisme. À ses yeux, l’homosexualité (et la poésie, naturellement) aurait-elle le don de gommer ponctuellement tout le reste au gré de ses combats ?

Il est cependant assez amusant de penser que l’entrée de Rimbaud et Verlaine au Panthéon constituerait d’une certaine façon « un ‘Non’ définitif au déboulonnage des statues et au retranchement des plaques d’hommage », comme le dit Frédéric Martel, l’un des trois originateurs de la pétition, dans un texte où il avance ses arguments en faveur du projet :

« Aucune des figures qui reposent au Panthéon n’est un Saint ou un Surhomme. Tous ont commis des fautes, des excès, des erreurs. Certains ont été colonialistes ; d’autres ont participé à des guerres injustes ; André Malraux a participé au pillage de certaines œuvres, et ainsi de suite… »

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Des fautes, des excès, des erreurs ? De ce côté-là, avec Verlaine et Rimbaud, nous sommes servis !

Le premier, perpétuellement sous l’emprise de l’absinthe, battait sa femme Mathilde et rudoyait férocement leur bébé. Quant à la relation homosexuelle qu’il a entretenue avec Rimbaud, 17 ans à l’époque, loin d’être idyllique, elle a tout d’Une saison en Enfer. Émaillée de violences alcoolisées, elle s’achève définitivement dix-huit mois plus tard, le 10 juillet 1873, soit environ vingt ans avant la mort des deux protagonistes, par deux coups de revolver tirés par Verlaine dont l’un atteint Rimbaud au bras. Ce dernier venait d’annoncer à son amant qu’il allait le quitter. 

Pour le biographe de Rimbaud Jean-Jacques Lefrère que j’évoquais plus haut :

« Cette aventure serait purement sordide si elle n’était pas celle de deux poètes de génie. »

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Qu’en pensent les féministes ? Qu’en pensent les contempteurs inlassables des violences conjugales ? Qu’en pensent les avocats inlassables de la reconnaissance du matrimoine ? Et qu’en pense Emmanuel Macron, qui a fait de l’égalité entre les hommes et les femmes la grande cause de son quinquennat et à qui revient seul, en tant que Président de la République, de décider qui entre ou pas au Panthéon ?

Si le seul critère officiel d’admission se limite à la mention « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante » qui figure au fronton du monument, il existe cependant des critères implicites forgés au fil du temps. Pour Les Décodeurs du Monde qui se sont livrés à une petite enquête à l’époque du transfert des cendres de Simone Veil en 2018 :

« On attend une personnalité exemplaire, qui incarne les idéaux de la République, et dont le combat fait écho aux valeurs du chef de l’État. »

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C’est peu dire que nos deux candidats sont assez loin de cette sage description. C’est peu dire d’ailleurs qu’ils n’ont jamais eu ni l’un ni l’autre la moindre ambition d’être exemplaires et fondus dans les canons d’une bienséance républicaine empesée.

De plus, Rimbaud n’a jamais ménagé ses piques contre la France jusqu’à juger Musset « exécrable » tant tout, dans son oeuvre, était « français, c’est-à-dire haïssable au suprême degré » ! Quant à Verlaine, les promoteurs de la pétition ne trouvent à le rattacher à la République que par le biais des « sanglots longs des violons de l’automne » utilisés ultérieurement par les résistants français pour annoncer en code l’imminence du débarquement de Normandie. Un peu tiré par les cheveux comme argument.

Plus fondamentalement, il me semble que lier à tout prix Rimbaud et Verlaine pour en faire « deux symboles de la diversité » qui « durent endurer l’homophobie implacable de leur époque » (comme l’écrit la pétition) revient à effacer les poètes sublimes qu’ils furent l’un et l’autre pour ne plus voir en eux – qui n’ont rien demandé de tel – qu’un argument contre l’homophobie par récupération opportune d’une courte liaison terminée avec fracas dont on voit mal en quoi la nation leur devrait reconnaissance. 

C’est aussi une façon d’ouvrir le Panthéon à une sorte de concurrence victimaire où l’on ne distingue plus les individus et ce qu’ils réalisent de grand par eux-mêmes mais seulement des appartenances communautaires réductrices.

Quant aux immenses poètes, romanciers et dramaturges de notre vaste littérature, la plus belle reconnaissance ne serait-elle pas plutôt de les éditer et rééditer, de les lire et les réciter, de les jouer sur toutes les planches, de les étudier, les traduire et les faire connaître le plus largement possible ? 

En attendant, quelle que soit l’issue de la pétition publiée mercredi dernier, elle n’est pas perdue pour ses auteurs car elle est tombée à pic pour accompagner dès le lendemain la sortie de l’Arthur Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère réédité par Jean-Luc Barré et préfacé par Frédéric Martel, comme je l’indiquais plus haut :

Quelle merveilleuse coïncidence ! De là à n’y voir qu’un instrument efficace de buzz et de controverse médiatique à but promotionnel en cette rentrée littéraire… 

En tout cas, soyons rassurés : comme il l’a confié à l’hebdomadaire Le Point, Frédéric Martel « ne (va) pas faire de grève de la faim si Macron refuse ; tout cela est aussi un jeu. » On se disait aussi… Et de toute façon, aux dernière nouvelles, la famille de Rimbaud s’oppose au projet.


Illustration de couverture : Les poètes Paul Verlaine (1844 – 1896) et Arthur Rimbaud (1854-1891)

12 réflexions sur “Rimbaud et Verlaine ENSEMBLE au Panthéon : du JEU ou du sérieux ?

    • Mon rêve familier : le texte sur lequel je suis tombée à l’oral du bac de français !

      Depuis notre adolescence, on a tous du Rimbaud, du Verlaine, mais aussi du Baudelaire, de l’Apollinaire, de l’Eluard et tant d’autres dans nos imaginaires (Anna de Noailles : « Je me suis appuyée à la beauté du monde / et j’ai tenu l’odeur des saison dans mes mains » – j’adore !)

      C’est pourquoi, en plus de la problématique du « ensemble », on voit mal pourquoi choisir Rimbaud et Verlaine plutôt que d’autres, à moins de décider de panthéoniser toutes les lettres françaises.

  1. Je pense que votre analyse est effectivement très juste, jusque dans sa conclusion sur le caractère promotionnel de ce nouveau projet de panthéonisation. On pourrait ajouter, en référence au livre de Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, que le succès de cette blague confirme une fois de plus la dixneuviémité de notre époque. Muray rappelait que le «Panthéon» était initialement l’église Sainte Geneviève, commandée par Louis XV à Soufflot. Le projet de Soufflot était de faire entrer le plus de lumière possible dans l’édifice. En 1791, Quatremère de Quincy, chargé de sa transformation en Panthéon, obture la plus grande partie des fenêtres. La pénombre remplace la lumière. On y dépose et on en retire les cadavres, une sorte de cancel culture déjà: Mirabeau et Marat n’y ont fait qu’un court séjour. Muray y voyait un témoignage de la nécromancie et du « socialo-occultisme » du XIXe, dont la République hérite jusqu’à nos jours. Ses analyses sur le sujet demeurent stimulantes.

  2. Je tiens à m’élever contre ceux qui veulent faire entrer Verlaine et Rimbaud au Panthéon. Ils nous trompent. Le véritable couple homosexuel qui est le symbole de notre modernité et qui mérite seul l’honneur et la dignité d’entrer au panthéon c’est Bouvard et Pecuchet. Et le fait qu’ils n’affichaient pas leur homosexualite, voire même qu’ils n’en étaient peut être pas conscients, est bien la preuve de l’obscurantisme de ce 19eme siècle bourgeois et réactionnaire.

  3. Panthéoniser Verlaine serait un camouflet pour les associations féministes.
    Verlaine a tenté d’étrangler Mathilde, et de commettre un féminicide. Sans l’intervention du beau-père attiré par les cris de Mathilde, celle-ci serait morte étranglée.
    Tous les certificats médicaux présentés au divorce attestent de la violence de Verlaine sur sa femme.

    On ne peut pas panthéoniser une personne qui bat sa femme et a tenté de la tuer.

    • Ah, zut ! En plus, avec un peu de chance, Verlaine a bien dû écrire un ou deux trucs pas très aimables au sujet des Noirs sur sa page Facebook.

      Et puis, est-on bien sûr qu’il faisait tout pour minimiser son empreinte carbone ? Hein ? Si ça se trouve, un jour, on va découvrir qu’il mangeait de la viande et qu’il faisait du feu dans sa cheminée.

      Non, franchement, il n’a rien à faire au Panthéon.

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