Patrons du CAC 40 : trop payés ? Mes réponses pour Atlantico

Encore un petit article de dernière minute ! Le cabinet Proxinvest vient de publier son rapport 2018 sur la rémunération des grands patrons français, d’où il ressort que « la rémunération totale moyenne des patrons du CAC 40 augmente de 12% en 2018 et atteint 5,8 millions d’euros ». Selon Jehanne Leroy, analyste chez Proxinvest :

« C’est l’équivalent de 277 smics (en base 39 heures). Cette somme dépasse pour la deuxième année consécutive la rémunération maximale socialement acceptable définie à 240 smics par Proxinvest. »

Atlantico m’a demandé de réagir à quelques questions à propos de ces résultats. Voici les réponses que j’ai envoyées hier soir :

1) Proxinvest conclut « à une absence de justification de l’ampleur de ces hausses tant sur le plan de la performance actionnariale que sur le plan de la cohésion sociale » tout en remarquant qu’elles ne concernent que quelques patrons. Ces augmentations vous semblent-elles justifiées, compte tenu des autres éléments fournis par cette société ? Comment les expliquer, sinon par des problèmes de « rigidité » sur cette niche du marché de l’emploi ?

La plupart des médias ont eu à cœur de titrer sur la hausse « record » des rémunérations des patrons du CAC 40 ou sur les 277 smics qu’elles représentent en moyenne. En cette époque où l’on traque partout les inégalités, nul doute que ce sera plus vendeur. Mais les conclusions de Proxinvest méritent d’être examinées de près.

On remarquera tout d’abord que lorsqu’on considère les patrons du SBF 120, indice qui comprend les entreprises du CAC 40, la rémunération moyenne totale des grands patrons français (salaires fixes, bonus, avantages en nature, stock-options, actions gratuites, intéressement) a baissé de 4 % en 2018.

Si l’on ne s’intéresse qu’au CAC 40, on notera ensuite que la hausse de 12 % calculée par Proxinvest tombe à 6 % à « échantillon constant » (certain patrons sont arrivés, d’autres sont partis).

Et si l’on plonge dans le détail de cet indice, on constatera enfin que la hausse s’explique avant tout par la situation spécifique de quelques dirigeants particulièrement gâtés qui se comptent sur les doigts de la main, notamment le premier d’entre eux, Bernard Charlès, Directeur Général de Dassault Systèmes (voir infographie ci-contre, cliquer pour agrandir).

Or sur sa rémunération 2018 de 33,1 millions d’euros, incontestablement plus élevée que celles de ses collègues, la partie salaire fixe et bonus (en vert) apparait relativement modeste. Le haut montant reçu s’explique surtout par une importante attribution d’actions gratuites (en orange).

Un jour ou l’autre M. Charlès pourra revendre ses titres et il réalisera alors une jolie plus-value, mais à moyen terme, ce genre d’attribution interdit généralement la revente des titres avant une date fixée par avance et lie leur détention à des conditions de performance. Il s’agit d’aligner l’intérêt du dirigeant sur celui de l’entreprise et celui des actionnaires. Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une rémunération comparable à un salaire mensuel ordinaire en cash.

Dans ces conditions, tout additionner et parler ensuite de 277 smics me semble procéder d’un mélange des genres propre à susciter l’indignation, mais pas de nature à éclaircir le sujet de la rémunération et de la motivation des dirigeants.

2) Ces augmentations de revenus ne créent-elles pas des distorsions en termes de répartition de la valeur ? En quoi est-ce que cela peut être contraire à l’idéal libéral méritocratique ?

Le système du grand patron à la française est typiquement méritocratique. On ne lui demande pas d’avoir du capital, on lui demande d’être bon. On lui demande de faire croître la valeur de l’entreprise en tenant compte des aspirations de tous ses stakeholders (ou parties prenantes) que sont ses clients, ses salariés et ses actionnaires.

On lui demande de prendre des décisions stratégiques qui vont engager l’avenir de l’entreprise. Le patron – et la remarque vaut pour tous les patrons, qu’on parle de PME ou de grands groupes – est investi d’une responsabilité qu’aucun autre salarié de l’entreprise n’exerce : il ne se contente pas d’accomplir une tâche, il prend des risques.

La comparaison avec les 277 smics apparait donc une fois de plus complètement décalée. Non seulement les responsabilités ne sont absolument pas les mêmes, non seulement les compétences et l’expérience demandées n’ont rigoureusement rien à voir – on ne devient pas grand patron dès son premier emploi, sauf à créer son entreprise dont on est alors le patron-actionnaire – mais on peut ajouter également que le temps de travail dépasse largement les 35 heures par semaine et que le patron engage sa responsabilité pénale.

En début d’année, l’économiste Patrick Artus faisait remarquer que la progression générale des salaires était supérieure à celle de la productivité, ce qui conduisait à une augmentation de leur poids dans le PIB. De son côté, l’Institut économique Molinari a calculé que 71 % des 338 milliards d’euros de valeur créée par le CAC 40 en 2016 sont revenus aux salariés sous forme de rémunération, de primes et de protection sociale, 20 % étant tombés dans la poche de l’Etat via la fiscalité et 9 % seulement dans celle de leurs actionnaires.

En conséquence, à partir du moment où la rémunération des grands patrons s’inscrit dans un prix de marché et à partir du moment où leur poste est remis en jeu s’ils ne parviennent pas à délivrer la performance attendue en échange (ce qu’on attend vainement des patrons des entreprises publiques), il n’y aucune raison de penser que l’idéal méritocratique serait menacé et que la valeur serait prioritairement captée par une poignée de dirigeants favorisés.

3) En termes de symbole, ces augmentations sont-elles bienvenues à un moment où les inégalités sont devenues un thème politique majeur ? 

Si l’on considère que la « justice sociale » sera atteinte le jour où il n’y aura plus d’inégalités de revenus ou du moins le jour où ces inégalités seront réduites à un écart jugé « acceptable » – mais quel écart, calculé comment, en vertu de quels principes ? – il est bien évident que de telles augmentations hâtivement rapportées dans la presse par leurs aspects les plus scandaleux posent problème.

Dans cette optique, les réponses proposées consistent premièrement à militer pour l’augmentation du salaire minimum. On pense notamment aux mouvements « Fight for 15 » qui se développent aux États-Unis et qui sont généralement suivis par les partis d’extrême-gauche du reste du monde malgré le fait que ce soit une très mauvaise idée pour l’emploi des plus précaires. Et deuxièmement à envisager en parallèle une limitation haute, mesure que le ministre de l’économie Bruno Le Maire a déjà évoquée.

Malheureusement, ce type de raisonnement tombe dans « l’erreur de la quantité fixe de travail ». Il considère en effet que ce qui est attribué à l’un est enlevé à l’autre. Or non seulement les salaires payés par les entreprises privées ne sont pas prélevés aux contribuables via l’impôt et non seulement les augmentations des uns ne résultent pas en baisse de salaire pour les autres, mais ils sont payés par la création de richesse dont l’entreprise est capable par la vente de ses produits sur un marché. L’entreprise va donc tout mettre en œuvre pour accroitre cette création de richesse, y compris éventuellement par une politique salariale motivante pour les salariés.

Aussi, il me semble que parler de justice sociale en terme de réduction des inégalités est une mauvaise façon de poser le problème et contribue à retarder le retour à la prospérité de tous.

Ce qui compte, c’est que toutes les catégories de la société, c’est que tous les niveaux de salaires voient leur situation économique s’améliorer. Ce qui compte, c’est que le chômage – véritable plaie lancinante de la France – se résorbe, c’est que chacun ait accès à l’emploi, à une expérience professionnelle concrète et à un vrai salaire marchand. Et peu importe ce qui se passe pour les quelques individus qui occupent le haut de l’échelle, quoi qu’en dise Oxfam – au prix de pas mal de contorsions méthodologiques.

Ce qui compte, c’est que les gens sortent de la pauvreté et rejoignent progressivement cette vaste et active classe moyenne qui représente maintenant environ 5 milliards d’habitants dans le monde (selon les évaluations de Hans Rosling) :

4) Encadrer les très hauts revenus, est-ce une bonne idée d’un point de vue économique ? 

Comme je le disais plus haut, encadrer les hauts revenus par la loi fait partie de ces fausses solutions qui ont toutes les chances d’aggraver le problème plutôt que de le résoudre.

Première difficulté, quel niveau d’encadrement choisir ? Proxinvest estime que 240 fois le smic serait un niveau socialement acceptable. Faute d’être un prix de marché, les entreprises risquent de voir les bons candidats leur filer entre les doigts pour les postes les plus délicats à pourvoir. L’encadrement est une entrave nuisible pour la bonne marche de l’entreprise, donc pour l’emploi, donc pour la croissance, donc pour les consommateurs. Personne, absolument personne n’y gagnera.

De plus, le niveau étant fixé arbitrairement, il sera forcément assorti de mille exceptions et concessions administratives, de mille cas particuliers. Bref, il y a toutes les raisons de penser qu’on va tomber une fois de plus dans le délire bureaucratique qu’on a vu s’étaler récemment à propos de l’égalité salariale entre les hommes et les femmes.

Sans compter que toute interdiction, toute réglementation, toute limitation ressenties comme idéologiques, absurdes et injustes entraînent automatiquement des stratégies de contournement qui se nourrissent fort peu du marché (qui a été affaibli) mais du copinage et de la connivence étatique.

Tout comme la hausse du salaire minimum, ce serait donc une très mauvaise idée économique.


Pour prolonger la réflexion, je vous invite à lire : « Cauchemar : imaginez la Coupe du Monde sans sélection… » (14 juillet 2018)


Illustration de couverture : Les bureaux d’Euronext à la Défense à Paris. Photo Euronext.

21 réflexions sur “Patrons du CAC 40 : trop payés ? Mes réponses pour Atlantico

  1. Il serait intéressant de compléter cet article avec les montants des impôts sur le revenu des dirigeants. Je remarque que M. Arnaud ne figure pas au palmarès car il a une faible rémunération entrant parfaitement dans les « clous » des jaloux professionnels. Quand l’impôt sur le capital est faible, il y a tout intérêt pour une société à minimiser ses bénéfices mais de tout faire pour augmenter la valeur des actions. Les grands de la high tec américaine en savent quelque chose…
    Le problème de fond avec les dirigeants c’est que leur stratégie porte souvent ses fruits ou ses catastrophes à long terme et qu’ils ont tendance à faire des miracles à court terme en saignant la bête !!!

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    • « Le problème de fond avec les dirigeants c’est que leur stratégie porte souvent ses fruits ou ses catastrophes à long terme et qu’ils ont tendance à faire des miracles à court terme en saignant la bête !!! »

      Remarque qu’il est difficile d’appliquer à M. Arnault.

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  2. Il faut réduire les inégalités, c’est nécessaire, urgent, incontournable!
    Ainsi les gens seront heureux, ils rouleront tous en Trabant acquise après 10 ans de travail et deux ans d’attente après la commande, sur le plan alimentaire ils mangeront sainement lors de la semaine du rutabaga et de la quinzaine du poireau, ce qui les distraira du chou quotidien, le hareng (1 pour deux personnes) viendra à point pour les fêtes de fin d’année. Quant aux distractions, la fanfare militaire les égaiera lors des défilés militaires hebdomadaires sur la place publique.
    Le rêve quoi!

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  3. Toute la responsabilité doit être portée par les conseils d’administration. Ils ou elles choisissent en fonction de la situation, leur stratégie à court ou moyen terme, le choix du dirigeant et la valeur qu’il y a à lui donner en fonction du marché (des dirigeants recrutables).

    Le problème c’est qu’en Franchouille, beaucoup des entreprises du CAC sont semi nationalisée et la nomination du patron au final passe par la bénédiction du 1er ministre ou pire du président avec les idées qu’il a c’est à dire pas grand chose de bon pour l’entreprise.
    Prenons la chouchoutte de Mitterrand, Anne Lauvergeon, fille de prof, toujours première de la classe qui nous a foutu le nucléaire français dans une panade qui sera peut-être fatale….

    Et il y a ensuite les copains du conseil d’administration ou devrait-on dire du club qui ne raisonnent pas nécessairement en fonction des besoins de l’entreprise. Certains sont parfois même pas rémunérés donc finalement irresponsables; ils sont des copains de passage pour partager un moment…

    On est très loin de la finalité de principe du dispositif CA-PDG. Alors la rémunération, c’est de l’information « people » dans le contexte.

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  4. J’ajoute, à ces considérations parfaitement exactes et nécessaires (bien qu’impopulaires), l’arnaque grosse comme un camion qui préside au bavardage médiatique sur ces chiffres : la rémunération des patrons du CAC 40 concerne, un moment, je calcule… corrigez-moi si je me trompe… 40 personnes en France.

    Et c’est sur ce genre de chiffres qu’on se base, pour alimenter l’éternelle haine des patrons et des riches qui sévit chez nous.

    Dissimulant le fait que la rémunération moyenne des chefs d’entreprise, en France, n’a rien à voir avec ces chiffres stratosphériques. Au contraire, elle est particulièrement médiocre : 4 000 euros par mois, en ordre de grandeur (hors CAC 40, si je me souviens bien).

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  5. Nathalie,
    Bien sûr que vous avez raison, mais je vous admire surtout pour votre ténacité. Qu’attendre de la presse française qui est formatée de façon Soviétique depuis la fin de la 2eme guerre mondiale ? Le seul concept de justice sociale (et c’est loin d’être le seul) est une ineptie de taille « galactique ».
    Je ne veux pas vous décourager car, égoïstement j’aime bien vous lire, mais la France est, hélas, un pays foutu depuis longtemps. Cette société est bloquée et on ne peut ni avancer ni reculer : notre système socialiste qui ne veut pas dire son nom a maillé le peuple dans une nasse « sociétale » dont les français ne peuvent plus se sortir.
    Game over.

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