2020 ou l’année budgétaire qui hollandise Macron définitivement

RETOUR vers l’ANCIEN MONDE pour Emmanuel Macron. Rien ne peut le dire plus clairement qu’un budget et celui qui se profile pour 2020 nous enferre inéluctablement dans la spirale « dépenses impôts dette » si caractéristique de l’exception française !

Le projet de loi de finances (PLF) pour l’année 2020 sera présenté en Conseil des Ministres le 27 septembre prochain. J’aurai l’occasion d’en reparler lorsqu’il sera officiellement dévoilé (ici), mais ce ne sera jamais que pour préciser des chiffres dont on sait déjà qu’ils consistent à enterrer définitivement tous les engagements de campagne du candidat Macron qui auraient pu avoir un effet structurel appréciable alors que la conjoncture économique mondiale s’annonce morose.

D’après les éléments de langage du gouvernement, il semblerait que la France vienne de vivre un « Acte I » du quinquennat qui aurait été marqué par une ébouriffante « libéralisation » des forces vives de la nation. Mais j’ai beau chercher, je ne trouve que la fin des recrutements de la SNCF au statut de cheminot à partir de 2020 pour donner un semblant de consistance à cette assertion. Et encore faut-il remarquer que c’est uniquement sous la pression de l’ouverture du transport ferroviaire de passagers à la concurrence en 2021 que la France s’est enfin résolue à pareille extrémité.

Oh bien sûr, mes contradicteurs me citent le code du travail, les réformes du chômage et de la formation, et maintenant la réforme des retraites. Il est vrai que ces sujets occupent fréquemment les unes de nos journaux et provoquent même un certain nombre d’éruptions syndicales.

Mais de là à parler de réformes structurelles… Les retraites sont typiques du mode d’action du gouvernement : se saisir d’un sujet en fanfaronnant d’avance qu’on va voir ce qu’on va voir, modifier deux-trois paramètres pour dégager quelques marges de manoeuvre budgétaires à court terme, rajouter 1/8 de trimestre par-ci, mettre un bonus-malus par-là, et se dépêcher de passer à autre chose. Autant dire rien.

De son côté, le gouvernement assure que toutes ces réformes, ainsi que de nombreuses autres (logement, audiovisuel…) sont lancées et qu’elles « permettent de réaliser d’importantes économies budgétaires » (Darmanin).

Il n’en demeure pas moins qu’il n’est plus du tout question de la fameuse « Action publique 2022 » qui devait permettre à l’État central(*) de faire des coupes aussi fabuleuses que pifométriques dans ses dépenses.

À ce sujet, je résiste difficilement au plaisir un peu narquois de remettre ci-contre l’incroyable tableau qui figurait dans le premier budget de l’ère Macron (PLF 2018).

Selon les quelques éléments déjà divulgués, les dépenses pilotables de l’État seraient de 268 milliards d’euros dans le PLF 2020 et non 260 milliards comme annoncé au début du quinquennat grâce à ces miraculeux 4,5 milliards d’économie si opportunément déduits dans la colonne 2020 (cercle rouge de mon fait).

Dans les faits, alors que les perspectives de croissance ont été ramenées de 1,7 % à 1,4 % pour 2019 et 2020, toutes les grandeurs des comptes publics dérapent et tous les engagements pris sont reportés, rappelant irrésistiblement la promesse repoussée d’année en année de François Hollande de ramener le déficit public sous la barre des 3 % du PIB. Elu en 2012, il s’y engageait dès 2013, puis en 2015, puis en 2017.

C’est ainsi qu’en 2017, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin faisaient la judicieuse constatation suivante :

« Si la dépense publique était la réponse à tout, nous devrions donc avoir le chômage le plus bas et le taux de croissance le plus élevé en Europe. Nous en sommes loin (…) »

On ne peut qu’applaudir. On connait en effet les 3 graphiques de la France qui tombe : dépenses publiques, prélèvements obligatoires, chômage – la France est au top ou presque dans les trois dimensions. Comme c’est bizarre !

Darmanin et Le Maire proposaient donc la trajectoire suivante « de redressement » des comptes publics (toujours dans le PLF 2018) :

Si le déficit public (première ligne du tableau) s’est fixé à 2,8 % et 2,5 % pour 2017 et 2018, et s’il devrait se situer à 3,1 ou 3,2 % pour l’année 2019 en cours, ce qui ne semble pas trop divergent des 3 % prévus initialement, il faut savoir que dans le PLF 2019 (élaboré en septembre 2018), il était budgété à 2,8 %.

Mais la séquence Gilets jaunes a changé tout cela, et continue à changer tout cela.

Les 1,5 % de déficit inscrits ci-dessus pour 2020 sont définitivement caducs ; il faut plutôt tabler sur du 2,1 % – et encore faudrait-il que des économies « documentées » (comme dirait la Cour des Comptes) se concrétisent. Un mieux apparent par rapport à 2019, mais pas si spectaculaire que cela en raison du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (le CICE de Hollande) qui impacte les comptes 2019 du fait de sa transformation en réduction de charges. Sans cet effet, l’amélioration du déficit public entre 2019 et 2020 ne serait que de 0,1 point – pas de quoi pavoiser.

Conséquence directe, la dette publique ne prend pas du tout la direction de tomber à 91,4 % du PIB en 2022 (sachant de toute façon que selon le Pacte de stabilité de l’Union européenne, elle ne devrait pas dépasser 60 %). A fin 2018, elle s’est établie à 98,4 % du PIB et au premier trimestre 2019 elle a atteint 99,6 %.

Elle en prend d’autant moins la direction qu’une nouvelle façon de voir la dette est en train de faire son chemin dans les esprits ministériels. Finie, l’idée, même ténue, de « tenir » les comptes ; envolées, les belles paroles ci-dessus. La dépense publique volontariste dans le droit fil de Keynes et de Roosevelt revient en force sous le nom de modern monetary theory (MMT) ou « nouvelle politique monétaire ». Popularisée aux États-Unis par la conseillère économique de Bernie Sanders (démocrate d’extrême-gauche), elle a trouvé chez nous un relais qui fait autorité en la personne de l’ancien chef économiste du FMI Olivier Blanchard.

Pour lui, et pour le gouvernement qui l’admet volontiers, la période de taux bas que nous connaissons aujourd’hui – environ 0 % pour les emprunts à 10 ans – est le moment idéal pour s’endetter. Si l’État doit faire des économies, voilà un beau filon : la charge des intérêts de la dette est devenue très faible par rapport aux périodes antérieures. C’est fou, toutes ces charges en moins si on s’endette plus !

Sauf que tout ceci se retrouvera un jour dans les impôts des Français et que le moindre retournement des taux d’intérêt placera inéluctablement la France face à un risque de faillite élevé – comme la Cour des Comptes le rappelle assez souvent, sans parvenir à se faire entendre.

Mais peu importe à qui ne veut pas entendre. La MMT tombe à merveille alors qu’Emmanuel Macron s’évertue depuis le Grand débat post-Gilets jaunes à mettre en selle un « Acte II » du quinquennat articulé autour de l’idée qu’après avoir « libéré » les énergies, il faut maintenant « protéger ». Une idée qui avait émergé dans les rangs gouvernementaux dès le début de 2018, c’est-à-dire avant même qu’elle ne devienne indispensable face à la colère des Gilets jaunes. Et qui est en outre censée propulser le Président tout en douceur vers un second mandat.

On assiste donc sans surprise à l’abandon progressif de toutes les mesures structurelles avancées par Emmanuel Macron lorsqu’il était en campagne pour faire entrer la France dans un nouveau monde soi-disant très différent de l’ancien monde porté par son prédécesseur François Hollande :

· Au dernières nouvelles, l’objectif – modeste – de baisse des effectifs de la fonction publique de 120 000 agents sur le quinquennat est abandonné. On se rappelle que dans la presse, cette baisse était qualifiée de « plan choc » pour « réduire comme promis les dépenses publiques ». Eh bien, c’en est fini du plan choc et pour la baisse des dépenses publiques qui avait été annoncée par Macron à 60 milliards d’euros lors de la campagne présidentielle, on repassera.

· De même, la promesse de faire tomber le taux d’impôt sur les sociétés à 25 % (moyenne européenne) à la fin du quinquennat au lieu des 33,3 % en vigueur au début a été complètement bousculée (dans la loi sur la taxe GAFA) : le taux à 33,3 % continue à s’appliquer en 2019 et passera à 31 % en 2020 au lieu des 28 % programmés en début de quinquennat.

« Protéger » a un coût… Il apparaît donc que les entreprises et la dette seront mises à contribution, comme souvent. Penser que ceci permettra de dynamiser la création de richesse, donc l’emploi et le pouvoir d’achat, donc l’autonomie des personnes, est une vue de l’esprit.

C’est néanmoins au nom du « pouvoir d’achat » et au nom des « promesses tenues » que LREM est en train de concocter ce budget dont les contorsions ne sont pas sans rappeler l’époque Sapin Hollande. Une époque où les budgets brillaient par leur « sérieux » très particulier…

C’est presque désespérant. Mais pour beaucoup de Français, ce n’est pas encore assez… Ça promet.

La suite de cet article est à lire ICI.


(*) Les comptes publics se décomposent en 3 parties : l’État central et ses agences (tableau cité), les collectivités territoriales et les organismes de sécurité sociale.


Illustration de couverture : François Hollande et Emmanuel Macron. Photos AFP.

20 réflexions sur “2020 ou l’année budgétaire qui hollandise Macron définitivement

    • Pour ce qui est des indépendants, effectivement, j’ai découvert en faisant mon article « retraites » que les pharmaciens (par exemple, mais ils ne sont pas les seuls) s’inquiètent du projet de réforme du gouvernement car leur propre régime de retraite comprend une part non négligeable de capitalisation qu’ils souhaitent absolument conserver. : « Je rêverais de mettre encore plus de capitalisation dans notre retraite. Si on diminue sa part, nous craignons que nos pensions soient amputées. » (Monique Durand, la présidente de la caisse de retraite des pharmaciens).

      Evidemment, on va dans la direction inverse… « Tout dans l’Etat, rien contre l’Etat, rien en dehors de l’Etat. » (Mussolini) C’est connu – peut-être pas assez car si certaines personnes savaient que c’est un propos tenu par un horrible fasciste, elles sursauteraient – mais c’est tellement désespérément vrai en France.

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  1. Très juste Nathalie. Macron nous emmène lentement et sûrement au désastre. Il a séduit en 2017 par sa jeunesse et sa (relative) nouveauté en politique, bref par son côté people plutôt que par son programme (une question secondaire de son propre aveu). Il devra trouver autre chose en 2022.

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  2. Quant à la CARMF (Caisse Autonome de Retraite des Médecins de France) – dont le Président dans l’éditorial du N°66 de décembre 2018 de ses « Informations » se demandait : « La CARMF doit-elle mourir ? » – après deux réunions avec le Haut-Commissariat à la réforme, elle s’interrogeait ainsi :

    « – Le devenir de nos réserves ?
    – Quelle garantie technique et pratique des droits acquis ? »
    – Quel avenir pour l’ASV ?
    – Quel avenir pour la prévoyance ?
    – Quel avenir pour l’action sociale ?
    – Quel avenir pour la CARMF ?
    – Quels choix techniques pour l’interopérabilité des systèmes d’information ? (pour faire évoluer en interne, notre propre informatique, il va nous falloir probablement cinq ans pour 200 000 personnes. Comment dès lors envisager la transition pour 16 millions de retraités et 35 millions d’actifs dans le régime général ?).
    Il ne semble plus exister de volonté d’échanger de la part des pouvoirs publics, le projet devant vivre et prospérer de la seule décision de ses initiateurs et peu importe les interrogations ! »

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  3. Croissance prévue à 1,4% est plutôt optimiste, ce sera plutôt 1,2. Croissance artificielle soutenue largement par le déficit public entretenu, nous vivons de façon exceptionnelle au-dessus de nos moyens depuis bientôt quarante ans.
    Les entreprises et la dette seront mises à contribution mais on va devoir aussi augmenter la fiscalité cachée, en utilisant toutes les pistes possibles, hausse des droits de mutation pour asphyxier un peu plus l’immobilier déjà handicapé par les normes environnementales extrêmistes, taxes sur l’énergie en croissance constante, pour la planète mais largement détournées vers le budget général, etc…

    Et avec la (MMT) ou « nouvelle politique monétaire », déjà utilisée par Draghi depuis 2012 puis le passage dans l’univers inquiétant des taux d’intérêt négatifs, il reste beaucoup de marges de manoeuvre à nos gouvernants pour poursuivre la fuite en avant !

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  4. Hors sujet, cette très subtile réfutation du dogme anti-libéral par le SDF et ancien professeur d’université Jean-Louis Caccomo :

    https://caccomo.blogspot.com/2019/09/la-demarche-scientifique-en-economie.html

    Il s’agit de répondre à l’argument rebattu : oué, euh, mais vous, les libéraux, vous dites que la concurrence est pure et parfaite et que la main invisible de ma soeur règle tous les problèmes dans la culotte du zouave, en en fait, non ; donc vous êtes des gros cons et le socialisme c’est mieux (je résume).

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  5. En 2020, Macron va supprimer… 47 postes de fonctionnaires. Yes Madame.

    https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/recherche-d-emploi/fonction-publique/budget-de-l-etat-2020-le-gouvernement-revoit-ses-objectifs-a-la-baisse-seulement-47-postes-de-la-fonction-publique-d-etat-seront-supprimes_3633707.html

    Il y aurait comme un léger foutage de gueule que ça ne m’étonnerait pas.

    Encore plus lorsqu’on lit : « L’État prévoit notamment des recrutements ‘substantiels’ dans les effectifs de ses missions régaliennes. Ce sont 3 167 équivalents temps plein (ETP) qui seront créés aux armées, pour les forces de sécurité et la justice. »

    Parler de recrutements substantiels pour 3 000 postes seulement concernant ces trois administrations, connaissant les besoins… ça aussi c’est du moquage de figure.

    N’oublions pas que c’est la faute des Gilets jaunes.

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