Christine Lagarde : femme, élégante, docile… et keynésienne

Rarement nominations auront donné lieu à plus de ravissement ! Comme le proclame le journal Le Monde, « pour la première fois de son histoire, l’Union européenne devrait nommer deux femmes » aux deux postes(1) les plus prestigieux de ses institutions ! Et quand on en vient à considérer le palmarès de notre Christine Lagarde nationale qui a donc été choisie pour prendre la tête de la Banque centrale européenne (BCE) en remplacement de Mario Draghi, c’est carrément l’extase !

Née en 1956 dans une famille d’enseignants, elle passe un an aux Etats-Unis après son bac (1974). De retour en France, elle étudie à Sciences Po Aix (1977), tente deux fois l’ENA mais échoue, et obtient une maîtrise d’anglais et une autre en droit des affaires ainsi qu’un DESS en droit social. Devenue avocate au barreau de Paris, elle rejoint en 1981 le bureau parisien de Baker & McKensie, l’un des plus gros cabinets d’avocats d’affaires du monde. Et la voilà en piste pour longtemps !

Admirez ce parcours de pionnière :

· Première femme présidente du comité stratégique monde de Baker & McKensie (2004-2005) ;
· Petit passage à vide, en 2007 elle n’est que seconde femme ministre de l’agriculture d’un gouvernement de la Vème République – après Edith Cresson. Mais cela ne dure que quelques semaines ;
· Et ensuite : première femme ministre des finances d’un pays du G7 (2007-2011) ;
· Première femme directrice du FMI (2011-2019) ;
· Et bientôt, première femme à la tête de la BCE !

Sans compter que le Wall Street Journal Europe l’avait classée 5ème femme d’affaires européenne en 2002 et que le Magazine Forbes l’avait consacrée 3ème femme la plus puissante du monde en 2018 !

Une FEMME, donc. Grande et élégante, qui plus est – grâce à Forbes et Vogue, on n’ignore rien de sa garde-robe et de sa prédilection pour les tailleurs Chanel. Même Le Monde souligne son anglais parfait, ses talents d’ancienne nageuse synchronisée et son charisme distingué qui la fait évoluer avec beaucoup d’aisance dans les cercles où se croisent les plus grands dirigeants politiques et économiques de la planète.

       

Tous les ingrédients les plus qualitatifs semblent donc heureusement réunis pour faire de Christine Lagarde LA banquière centrale européenne qui va changer à jamais la face du monde. Elle-même considère que « si Lehman avait été Sisters au lieu de Brothers, le monde serait peut-être très différent aujourd’hui » et elle n’a de cesse de promouvoir l’émancipation économique des femmes qui lui réussit si bien.

Evidemment, toute femme qu’elle soit, Christine Lagarde n’a jamais dirigé une banque centrale. Quelques grincheux s’interrogent sur ses convictions monétaires et se demandent même si elle a des idées économiques personnelles. Des questionnements qui ont vite été balayés par un couple Merkel-Macron exceptionnellement à l’unisson :

« Elle a été choisie parce qu’elle a pris un rôle de leader indiscutable au FMI, et je crois que, si elle peut faire ça, elle peut diriger la BCE. » (Merkel)

« Les capacités, les compétences de Mme Lagarde la qualifient totalement pour ce poste. » (Macron)

.
Il est vrai qu’elle aurait fait un remarquable ministre de l’économie du Président français. A l’époque de Sarkozy, ne conseillait-elle pas aux Français de faire du vélo pour contrer la hausse du prix des carburants dont elle refusait de baisser les taxes faute de marge budgétaire ?

Il n’en demeure pas moins qu’à force d’entendre louer sur tous les tons la parité parfaite qui a guidé les nominations aux postes clefs de l’UE, on se demande si cette insistance proche de l’ivresse n’aurait pas pour seul but de retarder le débat sur les questions qui fâchent, illustrées très clairement par les positions européennes antagonistes d’Emmanuel Macron et d’Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK), la nouvelle patronne de la CDU allemande (parti de Mme Merkel).

Le président français a toujours cherché à obtenir un budget de la zone euro et la mise en place « d’investissements d’avenir » pour relancer la croissance. En ligne de mire, les surplus budgétaires allemands. Dans sa Lettre aux Européens, il plaidait pour un bouclier social, un salaire minimum européen, un combat écologique renforcé, une croisade anti-pesticides et des interdictions et sanctions contre les entreprises qui porteraient atteinte au « juste paiement de l’impôt » ou qui s’affranchiraient d’une « juste concurrence. »

Ce à quoi AKK a opposé, également par lettre, une fin de non-recevoir des plus claires. Pour elle, pas question d’entraîner l’Europe dans l’étouffante torpeur française :

« Nous devons miser sans ambages sur un système reposant sur la subsidiarité, la responsabilité individuelle et les devoirs qui en découlent. Le centralisme européen, l’étatisme européen, la communautarisation des dettes, l’européanisation des systèmes de protection sociale et du salaire minimum seraient la mauvaise voie. »

.
Autrement dit, au-delà des « quantitative easings » – sorte de planche à billets un peu « technique » permettant aux banques de prêter plus pour relancer l’économie – et au-delà du maintien des taux d’intérêt à des niveaux absurdement bas qui furent les deux marques de la politique monétaire de Mario Draghi mais qui n’ont pas eu les effets attendus :

  • sera-t-il question de s’en tenir à la libéralisation des économies revendiquée par AKK et à la rigueur budgétaire définie par le pacte de stabilité(2) de l’Union européenne ;
  • ou bien les idées illusoires de relance keynésienne abondamment relayées ces temps-ci par l’ex-chef économiste du FMI Olivier Blanchard et la défiance vis-à-vis du libre-échange prendront-elles le dessus comme le souhaitent Emmanuel Macron, les socio-démocrates, les écologistes, l’extrême-gauche, voire également une partie de l’extrême-droite du Parlement européen ?

Et qu’en pense Christine Lagarde, future directrice d’une banque centrale théoriquement indépendante du pouvoir politique ?

Dans son entretien à Vogue qui date de son arrivée au FMI en 2011, elle s’est définie comme proche des idées d’Adam Smith mais pas hostile non plus à la régulation de l’économie (comme lui, en fait). Une fois en poste, elle a poussé Angela Merkel à se montrer plus accommodante avec la Grèce – alors que l’Allemagne ne tenait nullement à faire peser les turpitudes des pays dits « Club Med » sur sa propre population – et elle lui a enjoint à plusieurs reprises de dépenser ses excédents budgétaires en grands travaux et autres projets dispendieux afin de relancer l’activité en Europe.

Se dessine ainsi le profil d’une femme politique assez classiquement social-démocrate, donc à l’aise dans les idées macronniennes. Mais également celui d’une femme qui semble plus douée dans l’exécution et l’allégeance docile que dans les prises de position personnelles. Selon des propos rapportés par le Financial Times :

« Elle est avocate. Elle explique. Elle conseille, mais elle ne décide jamais. » 

Du temps de Chirac, elle n’ouvrait pas la bouche dans les conférences ministérielles ; du temps de Sarkozy, elle faisait exactement ce qu’il lui demandait de faire et voyait en lui un « guide » et un « soutien » ; au FMI, recherchant à nouveau « guide et soutien », elle fut très proche du Président Obama au moment de la crise financière.

Aussi, nommée conjointement par Emmanuel Macron et Angela Merkel qui l’apprécient tous deux mais dont les projets européens et les ambitions budgétaires et monétaires sont diamétralement opposées, elle se retrouve dans une situation d’allégeance compliquée. Qui sera le nouveau « guide et soutien » de Mme Lagarde ? 

Il est cependant à craindre que les pressions keynésiennes seront fortes. On la sait ouverte à une telle orientation et sa qualité de française lui commande sans doute d’amplifier la parole de la France au sein de l’Union. Ça promet.


(1) L’actuelle ministre allemande de la défense Ursula von der Leyen, une proche d’Angela Merkel, a été choisie (exfiltrée ?) pour présider la Commission européenne en remplacement de Jean-Claude Juncker.

(2) Pacte de stabilité et de croissance de l’UE : déficit public limité à 3 % du PIB et dette publique inférieure à 60 % du PIB.


Cet article a rejoint la page « Portraits politiques » de ce blog.


Illustration de couverture : Le 2 juillet 2019, le Conseil européen a sélectionné Christine Lagarde pour prendre la tête de la Banque centrale européenne (BCE).

21 réflexions sur “Christine Lagarde : femme, élégante, docile… et keynésienne

  1. Alors mesdames et messieurs les « bien-critiquants » vous auriez souhaité avoir qui en lieu et place ? Je vous renvoie à la maxime de Jules Clarétie que je vous laisse le soin de chercher sur Internet.

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    • La question fondamentale n’est pas de savoir « qui » mais plutôt de savoir « quoi ». Or la nomination de Mme Lagarde (avec son style, sa docilité et ses affinités) me semble tirer vers la MMT (modern monetary policy) dont j’ai parlé dans mon précédent article. Pour moi le contraire de ce qu’il faudrait faire (mais tellement plus facile à présenter aux électeurs pour ramasser des voix ! Helicopter money, en quelque sorte)

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      • Vous définissez très exactement le profil de la personne adéquate … vous nous mettez l’eau à la bouche, on brûle d’impatience, le supplice n’a que trop durer… alors avancez des noms !

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      • @ Gilbert LIARD : n’importe qui ferait l’affaire, qui afficherait bien haut des conviction libérales et le rejet du Keynésianisme et de ses avatars … problème, en république démocratique populaire socialiste, et bientôt bolivarienne de France, y’a pas ça en magasin !

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      • @ Gilbert Liard

        Eh bien ! que ne proposez-vous votre candidat préféré au poste de directeur de la BCE ? Puisque vous êtes si fort ?

        J’adore cette disposition d’esprit policière, qui amène certains à se croire autorisés à procéder à des interrogatoires sur Internet ou ailleurs, sans jamais se sentir obligés de se plier aux contraintes qu’ils prétendent infliger aux autres.

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    • Milton Friedman considérai l’euro comme « une calamité économique et un scandale politique ». Bien vu.
      Son sauvetage à tout prix (selon la formule de Mario Draghi), a pour conséquences déjà visibles la ruine des épargnants, la casse des libertés individuelles et une stagnation économique à la japonaise (donc pour plusieurs décennies).
      Donc qui je veux voir à la BCE ? Personne, où alors un spécialiste de la défaisance qui gérerait au moins mal la liquidation de cette monstruosité qu’est la BCE.

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      • @Nathalie.

        Dès la fin des années 90, des économistes comme Milton Friedman ou Maurice Allais avaient annoncé que l’Euro créerait des déséquilibres graves, comme l’industrie allemande qui cannibaliserait ses concurrents du sud. Tout cela aurait pour conséquence une bulle immobilière en Espagne et de la dépense publique en France.
        Les faits leur ont donné raison, ce qui donne du poids à leur raisonnement.
        Dans ce contexte, les manipulations de l’euro ne sont que des tentatives pour pallier à ses vices de conception. C’est un problème structurel intrinsèque qui ne peut aller qu’en s’aggravant.

        Cela dit, un retour au Franc ne résoudrait rien par magie, nos brillants dirigeants n’ayant besoin de personne pour empiler les âneries.

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      • Je pense que vous mélangez deux choses :
        Il y a d’une part les manipulations de la monnaie qui se sont mise en place après 2008 pour tenter de faire repartir l’inflation et la croissance en vain. Le résultat est un énorme capital improductif qui se trouve dans les actions, l’immobilier archi-surévalués ou emprunté par les états pour dépenser à foison. BCE et FED et maintenant la Chine, poursuivent d’ailleurs à peu près la même politique qui semble ne plus pouvoir s’arrêter.

        D’autre part le déséquilibre des pays européens depuis 1945, pays qui ont mené des politiques économiques plus libérales au Nord et de moins en moins quand on descend vers le sud (grossièrement). Evidemment les résultats sont criants. Milton Friedman ou Maurice Allais avaient raison d’annoncer que l’euro ne règlerait pas le pb de toute façon comme par magie.

        Que ce soit l’euro ou le franc-mark-etc.., manipulés ou pas, ne changerait ou n’aurait rien changé pratiquement à ces résultats sauf changement des politiques respectives. Nous avons finalement deux preuves d’échecs mais pour deux problèmes différents traités de façon totalement illibérale tous les deux !

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  2. A noter pour les deux femmes, que l’une et l’autre n’ont jamais été élues, vive la démocratie !
    D’ailleurs pour l’allemande Ursula, les chefs du SPD ne mégotent pas leur amertume, « cette nomination rend absurde le processus de démocratisation de l’Union européenne  » ont ils déclaré.
    Elle a bousillé un peu plus l’armée allemande, l’histoire des 167 000 fusils «HK G36» qui tiraient de travers sous l’effet de la chaleur lui ont donné le surnom de «Flinten-Uschi» («Uschi-la-Pétoire»). Pourtant jamais en retard sur le sociétal : congé parental, salaire minimum, quotas de femmes en direction d’entreprises, LGBT et adoption par les couples de même sexe.
    Très habituée à dépenser sans retenue, révélation fin 2018 d’une profusion d’embauches de consultants extérieurs sans appel d’offres.

    L’une va fabriquer le pognon et l’autre va le claquer à donf, c’est formidable La MMT puisqu’on vous dit que c’est pour votre bien ! A par ça, elles sont toujours très souriantes, dociles effectivement et n’ont pas d’idée particulière. Le top pour animer la troupe des bureaucrates sans odeur et sans saveur !

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    • Me vient en tête une citation du mariage de Figaro :

      « De l’esprit pour avancer, vous vous moquer ! Médiocre et rampant, voilà ce qu’il faut. »

      Allez comprendre pourquoi ces deux pintades me remette cela en mémoire.

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  3. Politique monétaire : sortir des questions de personne …
    pour entrer dans un débat de fond sur les monnaies, leurs rôles historiques, leurs rôles futurs …
    pour s’apercevoir que nous sommes en train de changer d’ère
    passant de l’usage de monnaies destinées à gérer la rareté des ressources matérielles ou énergétiques
    aux nouvelles monnaies (à créer) permettant de rémunérer le temps humain … en très grande abondance.

    Voir à ce sujet la tribune : https://france2022.blogspot.com/2017/10/creation-dune-monnaie-de-service.html

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