Retraites : changer le système. Mais vraiment.

Réforme des retraites, couacs, démentis, rétropédalages et petites phrases, c’est parti ! Ou plutôt, c’est reparti pour une millième réforme – et c’est casse-gueule. Depuis que je suis en âge de lire la presse économique et politique, disons quarante ans, ce sujet qui oppose déficits chroniques et idéologie des « droits acquis » n’a jamais quitté l’actualité, et on l’a beaucoup vu s’exprimer dans les fureurs de « la rue », comme Alain Juppé (1995) s’en souvient certainement fort bien.

Ce n’est pas exactement ce qu’il faudrait à Emmanuel Macron en ce moment où la France est déjà complètement retournée par la révolte des Gilets jaunes, mais cela n’a pas empêché le Premier ministre Edouard Philippe et la ministre de la Santé Agnès Buzyn(*) de laisser entendre ces derniers jours que l’âge légal de départ en retraite pourrait être repoussé au-delà des 62 ans actuels, contrairement aux engagements du Président de la République.

Casus belli syndical ! Chiffon rouge lancé à la face des travailleurs ! Ramené à 60 ans en 1982 par François Mitterrand à l’opposé de l’évolution démographique, l’âge de départ a été remonté à 62 ans en 2010 dans le cadre de la réforme Fillon. Depuis, pas un programme de gauche digne de ce nom (RN compris) qui n’inclue un glorieux retour solidaire aux 60 ans.

Une bien mauvaise affaire pour Jean-Paul Delevoye, le Haut-commissaire à la réforme des retraites nommé en 2017 pour négocier avec les partenaires sociaux le projet de retraite par points annoncé par Emmanuel Macron dès sa campagne électorale :

Notre gouvernement de « stagiaires » (titre du Point de cette semaine, et c’est encore trop gentil) s’est donc empressé de rétropédaler, tandis que M. Delevoye s’évertuait à expliquer un peu partout que cette réforme n’était pas vraiment une réforme mais juste la même chose qu’avant en plus simple et plus transparent pour plus de « justice sociale ».

L’idée, c’est effectivement d’arriver à fondre nos 42 régimes différents – privé, public, de base, complémentaires, obligatoires, agriculteurs, salariés, indépendants, spéciaux, parlementaires, etc. – en un seul régime universel, tout en tenant compte de la spécificité de certaines situations telles que pénibilité, nombre d’enfants, carrières longues, accidents de carrière, handicap, maternité, etc. Bref, une honorable tentative de simplification dont on entrevoit déjà tous les travers d’une véritable usine à gaz.

Mais à part ça, on garde les 62 ans, on garde le système par répartition, on transforme juste les annuités actuelles revalorisées sur les prix par des points qui seront revalorisés sur les salaires.

Non pas que je me moque de l’âge légal de départ en retraite, lequel est incontestablement plus bas en France que chez nos grands voisins européens. C’est bel et bien un élément à prendre en compte dans le contexte de l’allongement de l’espérance de vie que nous connaissons. Et non pas que je m’oppose à voir s’installer plus de transparence et de simplicité dans la pelote embrouillée des régimes de retraite.

Mais pour moi, l’essentiel n’est pas là.

On pourra tripatouiller tous les paramètres et tous les curseurs qu’on voudra, rajouter 1/8 de trimestre par-ci, mettre des bonus-malus par-là pour inciter les gens à travailler plus longtemps, le simple fait de rester intégralement et obligatoirement dans le système par répartition que nous connaissons depuis la deuxième guerre mondiale met les retraités à la merci totale de décisions purement politiques, qu’il s’agisse de pallier une mauvaise gestion chronique ou de financer l’ingénierie sociale qui a toujours fait bander les élus de nos partis politiques, constructivistes si ce n’est par nature du moins par conviction.

Tout salaire fixé par les pouvoirs publics, tout prix, tout numerus clausus, toute réglementation constituent de plus des occasions de clientélisme politique qui n’aboutissent à rien d’autre que rendre les citoyens totalement dépendants des décisions étatiques. Il n’en va pas autrement des retraites qui représentent la plus grosse part des dépenses publiques, 268 € sur 1000 selon le document diffusé par le gouvernement pour orienter le Grand débat national.

Dans un de ses spectaculaires décalages entre ses annonces merveilleusement bienveillantes et la réalité de son action, Emmanuel Macron nous en a justement donné un excellent exemple dans le PLF 2019. Bien qu’ayant expliqué à plusieurs reprises vouloir en rester au système de retraite par répartition parce qu’il considère que la solidarité intergénérationnelle qu’il implique est importante pour la cohésion du pays, il s’avère finalement que les pensions augmenteront de 0,3 % seulement en 2019 et 2020, soit bien moins que l’inflation prévue à 1,4 %.

Où est la solidarité, où est la justice sociale ? Emmanuel Macron s’était engagé à ne pas toucher aux pensions, et notamment à ne pas les transformer en variable d’ajustement pour arranger les comptes ultra-tendus de la nation :

C’est pourtant ce qu’il a fait sans états d’âme, au mépris total des retraités.

De la même façon, tout le discours récent sur la hausse de l’âge légal de départ en retraite a moins à voir avec l’évolution de l’espérance de vie qu’avec le projet de financer étatiquement la dépendance. Où trouver l’argent qu’on n’a pas si ce n’est dans la poche de retraités nombreux qui ont le bon goût de fréquenter assez peu les Nuits debout et autres barricades de la contestation ?

Au fond, la retraite, c’est très simple. Celui qui travaille a la « prévoyance » de mettre de côté un peu de son salaire chaque mois pour assurer sa subsistance dans ses vieux jours. S’il place les sommes ainsi mises de côté – et personne ne dit qu’il doive les placer en junk bonds ou en actions à très haut risque – il se retrouvera le moment voulu (choisi) avec un capital qu’il aura lui-même constitué.

Dans le système par répartition, les sommes versées en cotisations retraite par les actifs ne sont pas vraiment « mises de côté » ; elles sont payées immédiatement aux retraités. L’actif qui cotise n’a encore rien assuré pour sa retraite. Les sommes qui lui reviendront n’existent pas encore et il n’a d’autre choix que de faire confiance à l’administration pour qu’elle maintienne le système en état de marche jusqu’à sa mort.

Or ce qui fonctionnait quand l’âge de départ en retraite était de 65 ans et l’espérance de vie de 70 ans, ne fonctionne plus aujourd’hui. Entre déficits chroniques qui obligent à remettre une réforme sur la table à chaque quinquennat et décisions arbitraires des pouvoirs publics pour favoriser telle catégorie de citoyens aux dépens des autres dans le contexte de comptes publics non maîtrisés (pass culture pour les jeunes, bio dans les cantines, égalité hommes femmes, etc.), une telle confiance n’est pas raisonnable.

Aussi, lorsque je parle de baisser les dépenses publiques, ce qui m’arrive assez souvent, je ne signifie nullement qu’il faudrait par exemple réduire arbitrairement les pensions – ce qu’a fait Macron. Je veux dire qu’il est temps de sortir ce domaine de la mainmise étatique et rendre aux Français la maîtrise et la responsabilité de leur retraite en cassant le monopole de l’Etat providence et en permettant à chacun d’inclure de la retraite par capitalisation dans son plan de retraite.

On devient certes dépendant de l’activité économique et des marchés financiers, mais on a la possibilité de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier et il est possible de lisser le risque à long terme. Du reste, il serait tout à fait erroné de s’imaginer que la répartition nous met à l’abri des vicissitudes économiques. Chaque ralentissement de l’activité entraînant hausse du chômage et baisse des rentrées de cotisations, l’ajustement se fait alors inéluctablement via les impôts, la dette, la baisse des prestations ou la hausse des taux de cotisations.

Il faut croire d’ailleurs que la capitalisation n’est pas si horrible. Après tout, les fonctionnaires ont leur propre petit régime de capi appelé Préfon – oui, les fonctionnaires, qui l’eût cru ? Et j’ai découvert récemment que les pharmaciens s’inquiètent du projet de réforme du gouvernement car leur propre régime de retraite comprend une part non négligeable de capitalisation qu’ils souhaitent absolument conserver. Ecoutons Monique Durand, la présidente de la caisse de retraite des pharmaciens :

« Je rêverais de mettre encore plus de capitalisation dans notre retraite. Si on diminue sa part, nous craignons que nos pensions soient amputées. »

.
J’ajoute que d’autres pays l’ont fait, les Pays-Bas par exemple, qui ont la réputation d’avoir l’un des meilleurs systèmes de retraite au monde. Alors, pourquoi pas nous ?

Reprenons la maîtrise de nos vies. Ce n’est ni ultra ni sauvage, c’est légitime, responsable et juste. Et ça s’appelle libéralisme.


(*) Je ne résiste pas au malin plaisir de vous faire savoir que le ministre du Budget Gérald Darmanin a immédiatement vu dans les propos de Mme Buzyn une « proposition très courageuse« . Connaît-il un autre mot ?


Illustration de couverture : Jean-Paul Delevoye, Haut-commissaire à la réforme des retraites (photo LP) et Agnès Buzyn, ministre de la Santé (photo AFP).

15 réflexions sur “Retraites : changer le système. Mais vraiment.

  1. « Dans un de ses spectaculaires décalages entre ses annonces merveilleusement bienveillantes et la réalité de son action, Emmanuel Macron nous en a justement donné un excellent exemple dans le PLF 2019. Bien qu’ayant expliqué à plusieurs reprises vouloir en rester au système de retraite par répartition parce qu’il considère que la solidarité intergénérationnelle qu’il implique est importante pour la cohésion du pays, il s’avère finalement que les pensions augmenteront de 0,3 % seulement en 2019 et 2020, soit bien moins que l’inflation prévue à 1,4 %. »
    Il n’y a pas de petit profit : 0,3% – 1,4% = -1,1% et hop, dans ma poche…
    Oups, ce n’est pas la mienne, mais c’est bon pour la « justice sociale »… et si vous n’avez pas compris que vous (retraités) êtes la vache à lait de cette « justice sociale », c’est que vous êtes trop égoïstes. A quand la mise en place des mouroirs, comme dans Soleil Vert ?

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  2. Comme vous le dites si bien, Nathalie, l’actif qui cotise ne le fait aucunement pour lui et ne s’assure aucun avenir.

    Comme nous avons un ratio cotisant/retraité qui s’effondre depuis 40 ans (4 en 1960, 1,7 aujourd’hui), de plus en plus d’assistés encouragés ou non, une société déliquescente et une jeunesse détournée de ces préoccupations, je demeure pessimiste sur l’avenir de nos retraites.

    Je pense, en effet, que les retraités seront de plus en plus cette variable d’ajustement. Contrairement à toutes les promesses fallacieuses de notre skieur de président.

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  3. J’ai souvent entendu dire que lorsque le Chancelier Bismarck créa le premier système de retraite au monde, il avait choisi l’âge de 65 ans pour en bénéficier, ce qui correspondait précisément à l’espérance de vie à l’époque.
    Se non è vero…

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  4. Très bonne synthèse, une fois de plus.

    Je retiens ceci, que j’ignorais : « On garde les 62 ans, on garde le système par répartition, on transforme juste les annuités actuelles revalorisées sur les prix par des points qui seront revalorisés sur les salaires. »

    Apparemment, c’est trop compliqué pour « les médias du système » de nous expliquer la réforme projetée de façon aussi simple.

    Si seulement les points étaient revalorisés sur les salaires, ce serait un moindre mal. Mais il n’y a pas que l’Etat qui incline à mettre préférentiellement la main à la poche des retraités. Je suis frappé par la tendance de masse à la guerre des générations et à la haine des vieux, après la guerre des classes et la haine des riches, la guerre des races et la haine des Blancs, la guerre des sexes et la haine des hommes…

    Le puits sans fond du ressentiment gauchiste a des ressources inépuisables. Sans compter qu’une fois éradiqué le christianisme, pourquoi se gêner, en effet, pour se venger sur les faibles et les vieux, c’est à dire sur ses parents ?

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  5. Ben oui, comme dans d’autres domaines, d’autres pays ont mis au point des systèmes de retraite qui fonctionnent et qui on l’avantage de ne pas tourner au kafkaïen ou au film de Tati ou aux shadoks qui pompent pour exister, ainsi le comble est que la CSG est prélevée sur les pensions pour financer l’équilibrage budgétaire … des pensions.
    L’IREF avait fait un bon dossier qui analyse les systèmes hollandais, australiens et danois :
    https://fr.irefeurope.org/Publications/Etudes-et-Monographies/article/Retraites-epargner-pour-les-generations-futures
    La sous-performance du régime par répartition français par rapport à la capitalisation y est magistralement démontrée. D’ailleurs une démonstration par l’absurde en appliquant notre système par répartition assurerait moins de 50 % des ressources des personnes âgées néerlandaises, danoises ou australiennes !!!
    Et le système par capitalisation rend libre de partir à la retraite à l’âge qu’on veut et éventuellement reprendre le travail à l’occasion pour aider un enfant, un parent ou un ami !
    Notre système ne génère qu’angoisses, ressentiments, jalousies, etc…ou exil obligatoire dans des pays à plus faible coût pour certains retraités.

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    • « Notre système ne génère qu’angoisses, ressentiments, jalousies. »

      En effet. Le moteur à jalousie est incorporé dans le système. Les actifs paient pour les inactifs > incitation à la haine. Moins d’un Français sur deux paye l’impôt sur le revenu > incitation à la haine réciproque. Et tout est comme ça.

      Notez que si 90 % des gens payaient l’impôt sur le revenu, ce serait différent. Seule un minorité de pauvres en étant exemptée, ce serait plus acceptable pour les autres. Et le nombre de gens exigeant de vivre de l’argent gratuit des autres serait réduit.

      De même si, pourquoi pas, 10 % seulement des gens payaient l’impôt sur le revenu. Une minorité de riches y étant soumis, ceux-ci pourraient le trouver acceptable.

      La situation actuelle est la pire : en divisant le pays moitié-moitié, on s’assure de dresser durablement les uns contre les autres. Pendant ce temps, l’Etat trône au-dessus des citoyens qui se mettent sur la figure, et fait semblant d’arbitrer. Tantôt en faveur des uns, tantôt en faveur des autres. Toujours au nom de la « justice sociale ». Et en détournant la majeure partie de cet impôt en faveur des intérêts particuliers de ses agents.

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  6. Au fond quand Macron réduit le montant des retraites ou augmente celui des cotisations, il fait de la répartition réelle, telle que les français principalement de gauche la réclament à cors et à cris, et dont le principe (« les actifs de l’année n payent les retraites de la même année ») rend les actifs et les retraités systématiquement solidaires de la conjoncture du moment. L’effet de cliquet installé dans les régimes actuels de retraite en France constitue en réalité le déni absolu du système de répartition exigé par les français… qui n’en est de fait pas un.
    L’autre grande question dans un régime libéral, c’est celle d’un système « universel » c’est-à-dire constructiviste dans lequel devrait se fondre l’ensemble des citoyens. On peut en effet facilement comprendre que des actifs bien rémunérés et rompus à la technique financière préféreront gérer à 100 % leur retraite en capitalisation, autant les « petits » salariés peu formés et peu qualifiés préféreront quant à eux que l’Etat qui représente leur recours ultime contre un système qui les dépasse, les débarrasse de tous ces calculs et contraintes. C’est un peu d’ailleurs ce que l’on retrouve en matière de participation dans les entreprises où les petits salariés préfèrent en général le paiement de suite d’heures sup à n’importe quel dispositif de capitalisation à paiement (éventuel) différé.
    En résumé, il convient probablement d’instaurer en effet un régime universel de retraite de base à effet de cliquet et montant de pension contractualisé (par exemple en % du salaire d’actif) variable selon l’age de départ et garanti par l’Etat, la capitalisation totale et volontaire intervenant au dessus de ce premier niveau garanti.

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  7. Si on était un pays « normal », enfin gouverné normalement par des gens à qui nous avons confié l’administration de la « cité », tous ceux de Bercy devraient avoir leurs primes « sucrées » et un salaire minimum tant qu’ils (ou elles) n’ont pas fait en sorte de nous faire quitter le dernier rang :
    https://taxfoundation.org/publications/international-tax-competitiveness-index/
    La honte !
    Et ceux qui ne sont pas contents vont voir ailleurs et emportent leur arrogance avec.

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