Hausse du salaire minimum : toujours pas une bonne idée… #Seattle #Amazon

Le 1er novembre dernier, le salaire horaire minimum en vigueur chez Amazon est passé à 15 $ pour tous ses salariés aux Etats-Unis. La nouvelle a immédiatement déclenché une vague de liesse dans les rangs du mouvement « Fight for 15 » car ses partisans, dont le célèbre sénateur de l’aile gauche du parti démocrate Bernie Sanders, y voient non seulement une formidable avancée pour les travailleurs américains, mais également la confirmation que leur combat pour obtenir un salaire minimum de 15 $ est pertinent. Dès lors, pour eux, pas question de s’arrêter en si bon chemin !

Ajoutez à cela que l’expérience de hausse du salaire minimum à Seattle (Etat de Washington) est maintenant considérée – un peu vite – comme un grand succès, et vous comprenez pourquoi la nouvelle majorité démocrate du Congrès américain pourrait bien être tentée de faire passer une législation sur la hausse du salaire minimum fédéral de 7,25 $ aujourd’hui à 15 $ pour tous dorénavant.

Il se trouve en effet que fin octobre, des chercheurs de l’Université de Washington (UW) ont publié une nouvelle étude sur le cas particulier de la ville de Seattle, étude dans laquelle la presse mainstream, CNN en tête, a voulu voir une nouvelle preuve de l’intérêt d’augmenter fortement le salaire minimum afin d’accroître le pouvoir d’achat des salariés à bas salaires :

« Une nouvelle étude montre que la hausse rapide du salaire minimum à Seattle a boosté les revenus des travailleurs à bas salaire, avec très peu d’effets négatifs sur le niveau général d’emploi. » (Tweet CNN)

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A écouter Bernie Sanders, à lire CNN, tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Malheureusement, à y regarder de plus près, la décision d’Amazon n’apparaît pas forcément comme le résultat unique d’une pression politique forte qui aurait soudain illuminé son PDG Jeff Bezos. Quant à l’étude de l’UW, elle est loin de conclure de façon aussi optimiste.

Ainsi que je l’expliquais il y a un peu plus d’un an dans l’article « Hausse du salaire minimum : mauvaise idée… #Seattle », le « Fight for 15 » a débuté en 2011 dans la foulée du mouvement contestataire Occupy Wall Street sous l’impulsion des mouvements anti-mondialistes d’extrême-gauche. D’abord revendication des salariés à bas salaires des fast-foods type McDonald’s, la lutte pour une hausse du salaire minimum jusqu’à 15 $ par heure a débouché sur la mise en place de politiques concrètes dans de nombreuses régions des Etats-Unis.

Le cas le plus emblématique est celui de Seattle qui a décidé en 2014 de porter par ordonnance le salaire minimum applicable dans les frontières de la ville de 9,47 $ à 11 $ à partir du 1eravril 2015, puis à 13 $ à partir du 1er janvier 2016, pour atteindre 15 $ pour toutes les entreprises entre 2017 et 2021.

La mise en place de la mesure s’est accompagnée de la promesse d’en faire un suivi méticuleux afin d’évaluer si l’objectif recherché – fournir un revenu plus élevé à tous ceux qui se battent pour boucler leurs fins de mois – était convenablement atteint. Le maire de Seattle a donc chargé une équipe de chercheurs de l’UW d’effectuer toutes les analyses nécessaires.

La première étude, consacrée à la hausse de 9,47 $ à 11 $, avait conclu à une faible influence de la mesure. Ce n’était guère étonnant puisque la plupart des gens gagnaient déjà au moins 11 $ par heure avant même la hausse du salaire minimum.

En revanche, la seconde étude publiée en juin 2017 et portant sur la hausse de 11 $ à 13 $ soit + 18,2 %, mettait au jour des résultats inquiétants : le salaire horaire des salariés à bas salaires (< 19 $) avait augmenté de 3 %, mais le total des heures travaillées avait été réduit de 9 % (heures perdues par licenciement et baisse des heures effectuées par un salarié donné). En conséquence, le total des bas salaires payés avait diminué de l’équivalent de 125 $ par mois et par personne.

Ces résultats venaient clairement contredire des études antérieures beaucoup plus enthousiastes mais dont la méthodologie avait été fortement critiquée. Or contrairement à ce qui était fait auparavant, les auteurs de l’UW ont pu disposer d’une base de salaires très détaillée et ils ne se sont pas limités au secteur de la restauration, lequel ne donne qu’une approximation imparfaite des bas salaires.

Le maire de Seattle n’avait guère apprécié cette étude, mais en réalité, elle ne faisait que confirmer ce que la théorie économique nous dit, à savoir que toute fixation d’un prix plancher obligatoire aura pour effet de créer un déséquilibre par diminution de la demande et augmentation de l’offre, y compris sur le marché du travail.

Comme le disait l’un des chercheurs de l’UW à l’époque :

« Puisque vous devez payer plus cher, vous cherchez des gens qui ont de l’expérience et qui seront efficaces au travail dès le premier jour. » (Seattle Times, 26 juin 2017)

Avec pour effet automatique d’évincer du marché du travail les personnes les moins expérimentées et les moins qualifiées.

C’est précisément ce que la nouvelle étude livrée le 22 octobre dernier est venue confirmer, en dépit de l’interprétation particulièrement simpliste de CNN.

Cette fois-ci, les chercheurs ont réalisé une analyse sur 14 000 travailleurs à bas salaires qui disposaient déjà d’un emploi avant la hausse du salaire minimum à 11 $ et 25 000 qui en disposaient avant l’augmentation à 13 $. Ils les ont partagés en deux groupes suivant que le salarié était expérimenté ou non et ils ont observé ensuite comment les salaires et les heures travaillées ont évolué après la hausse du salaire minimum.

Il en résulte que toute la hausse salariale constatée est revenue entre les mains des salariés les plus expérimentés (de l’ordre de 10 $ par semaine en moyenne pour chacun) tandis que les salariés les moins expérimentés n’enregistrèrent pas d’augmentation significative de salaire, seulement une baisse de leurs heures travaillées.

De plus, un quart de la hausse de salaire des salariés expérimentés est venue d’heures de travail trouvées hors de Seattle (donc sans la contrainte du salaire minimum élevé) pour compenser la perte d’heures dans la ville même.

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Par comparaison avec le reste de l’Etat de Washington, l’étude met aussi en évidence le fait que le taux d’entrants sur le marché du travail des bas salaires a notablement diminué à Seattle depuis que le salaire minimum y a été augmenté (courbe noire du graphique ci-contre).

Ces deux derniers points expliquent qu’on puisse observer une hausse du salaire perçu par les travailleurs expérimentés qui étaient déjà dans l’emploi avant la première hausse du salaire minimum tout en constatant parallèlement une baisse du total des bas salaires payés comme indiqué dans l’étude précédente.

Finalement, on constate bien que l’élévation importante du salaire minimum a pour effet de favoriser les salariés les plus expérimentés au détriment des moins expérimentés et de rehausser la barrière à l’entrée du marché du travail pour les personnes les moins qualifiées.

Comme le disent à nouveau les auteurs de l’étude :

« Overall, evidence suggests that employers responded to higher minimum wages by shifting their workforce toward more experienced workers. » (Etude page 5)
« Dans l’ensemble, les résultats suggèrent que les employeurs ont répondu à la hausse du salaire minimum par déplacement de leur main d’oeuvre vers les travailleurs les plus expérimentés. »

Ils ajoutent de plus que le boom économique exceptionnel que la ville a connu pendant la période étudiée peut avoir eu une influence notable sur les gains obtenus par les salariés à bas salaires expérimentés comparativement à leurs homologues du reste de l’Etat de Washington (page 26).

On voit donc qu’il n’y a aucune raison de sauter de joie comme l’a fait CNN. La hausse du salaire minimum reste une mauvaise idée puisqu’elle aboutit, exactement comme la théorie économique classique le prédit, à écarter du marché de l’emploi les salariés les plus fragiles, ceux que la gauche auto-proclamée progressiste et enrubannée de son douteux monopole du coeur prétend contre toute logique économique vouloir protéger.

Sachant tout cela, il y a lieu de s’interroger sur la décision prise par Amazon ainsi que sur son annonce de militer dorénavant pour une augmentation significative du salaire minimum fédéral.

On peut remarquer tout d’abord que l’image d’Amazon en tant qu’employeur n’est pas excellente, notamment depuis qu’un journaliste du quotidien britannique The Guardian a raconté qu’il avait vu une bouteille de coca-cola remplie d’urine dans un entrepôt, indice évident pour lui de conditions de travail très dégradées qui faisaient que certains employés n’osaient pas perdre du temps pour aller aux toilettes.

Alors que le pic d’activité des fêtes de fin d’année approche, période pendant laquelle Amazon va avoir besoin de 100 000 saisonniers en plus aux Etats-Unis, il ne lui est peut-être pas inutile de donner un peu de glamour à sa réputation. Et ce d’autant plus que le taux de chômage étant tombé à moins de 4 % aux Etats-Unis, le marché de l’emploi est extrêmement tendu, ce qui complique ses facultés de recrutement.

Ensuite, Amazon a entamé un processus d’automatisation intense de ses entrepôts (exactement comme le font aussi les fast-foods) et il a basé son développement sur les possibilités d’internet. Par rapport à ses grands concurrents comme Walmart par exemple, le groupe de Jeff Bezos se trouve donc nettement moins dépendant de la main-d’oeuvre et les coûts salariaux impactent moins ses résultats.

Aussi, loin de ressembler au désir de se conformer aux exigences politiques du mouvement « Fight for 15 », même si c’est la raison très politiquement correcte invoquée – à la grande satisfaction de Bernie Sanders – la décision d’Amazon apparaît avant tout comme une pure décision d’entreprise : adaptation au marché du travail américain, restauration de l’image sociale de l’entreprise et mouvement stratégique à l’encontre des concurrents.

Il n’empêche que tout le camp « Fight for 15 » est convaincu d’avoir remporté une grande victoire. Il n’est donc guère soucieux de savoir si l’analyse de l’expérience grandeur nature menée à Seattle est concluante ou pas. Sur la base de ce malentendu, le risque n’est pas nul de voir les expériences se multiplier et les revendications pour passer à 17 $ gagner en crédibilité dans l’opinion publique et chez de nombreux politiciens. Malheureusement, on sait déjà que ce ne sera pas pour le meilleur.


Cet article fait suite à « Hausse du salaire minimum : mauvaise idée… #Seattle » du 29 juin 2017.


Illustration de couverture : Le mouvement « Fight for 15 » milite pour la généralisation d’un salaire horaire minimum de 15 $, voire 17 $, à l’ensemble des Etats-Unis.

3 réflexions sur “Hausse du salaire minimum : toujours pas une bonne idée… #Seattle #Amazon

  1. C’est exactement le même problème en France où le SMIC empêche les moins qualifiés de trouver du travail. Il n’y a pas de salaire minimum en Suisse et le chômage y est au plus bas. Certes, ce n’est pas la seule raison, mais cela doit y contribuer.
    Le canton de Neuchâtel va introduire un salaire minimum, il sera intéressant de voir l’évolution de l’emploi dans ce canton.

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  2. Et pendant ce temps, le maire de Chartres… refuse l’implantation dans sa ville d’un centre d’expédition de e-commerce. Qui aurait apporté 2 000 emplois. Motif : ça « déséquilibrerait la sociologie de la ville ». Il faudrait construire des logements sociaux. Et peut-être se retrouver avec des assistés sur les bras, si l’établissement ferme. Pourtant, Chartres connaît un chômage de 12 %.

    De deux choses l’une. Soit, en réalité, le maire craint que cela ne crée un afflux de Noirs et d’Arabes, mais il ne peut pas le dire comme ça. Soit c’est encore une illustration de la préférence française pour le chômage, et des monstrueux effets pervers qu’entraîne la politique d’assistanat. (Et c’est peut-être les deux.)

    Notons qu’un maire, en France, est une espèce de dictateur local qui peut refuser l’implantation d’une entreprise, because la sociologie et son délicat équilibre. On vit vraiment dans un pays de riches.

    Les gazettes nous apprennent qu’il s’agit d’un concurrent d’Amazon. Je ne voixs guère que C-Discount qui corresponde à la description. C-Discount, entreprise française qui effectivement, par miracle, tient tête à Amazon depuis des années et même se défend fort bien.

    Donc d’un côté on va inventer des taxes spéciales anti-Amazon, parce qu’après avoir taxé les Français jusqu’à l’os, il ne reste plus qu’à taxer les Américains. De l’autre côté, on refuse à une boîte française, qui paye ses impôts en France, je suppose, les moyens de son expansion. Et après, on va hurler contre les méchants GAFA et les horribles Américains ultra-libéraux.

    Mais bon, Macron est un homosexuel, c’est surtout ça le problème.

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