Cet été, adoptez le régime « Factfulness » d’Hans Rosling !

Selon vous, dans les pays à bas revenus, quelle est actuellement la part des filles qui finissent l’école primaire ? 20 %, 40 % ou 60 % ? La bonne réponse est 60 %, mais elle ne fut choisie que par 7 % des personnes interrogées, tandis que la majorité a donné la réponse la plus pessimiste, c’est-à-dire 20 %. C’est en posant cette question et de nombreuses autres du même ordre à des publics variés qu’Hans Rosling s’est rendu compte de l’écrasante ignorance de l’écrasante majorité des gens à propos du monde dans lequel nous vivons.

Cette ignorance est-elle une question de niveau d’études ? Pas vraiment, car elle affecte tout autant des populations qui ont reçu d’excellentes formations (médecins, professeurs d’université, chercheurs scientifiques, chefs d’entreprise, journalistes, dirigeants politiques… ) que la population générale. Hans Rosling signale même que le groupe le moins performant qu’il lui fut donné d’interroger était composé de prix Nobel et de chercheurs en médecine.

On constate de plus que les réponses ne sont pas seulement fausses mais systématiquement décalées du côté de la réponse la plus pessimiste. En ces temps de bruit médiatique intense, on pourrait songer à incriminer les médias qui, en attisant le pire, joueraient-là une partition aussi idéologique que rémunératrice.

Mais Hans Rosling observe de façon plus générale que nous réagissons tous comme si notre instinct de survie ancestral nous poussait à sur-dramatiser toutes les situations pour mieux conjurer les dangers – aujourd’hui, parlons plutôt des défis – qui nous guettent. Et cela vaut aussi, bien sûr, pour les journalistes et les hommes politiques qui, en plus, en profitent pour pousser leurs propres agendas. Non contrôlée par le retour aux faits, une telle attitude risque de déboucher sur des prises de décision erronées sans rapport avec la réalité du monde.

Dans « factfulness », il y a « fact », c’est-à-dire « fait ». Et si, comme nous y incite Hans Rosling dans son livre posthume « Factfulness » (*), nous mettions à profit nos vacances pour regarder le monde à travers les faits, à travers les données effectives, plutôt qu’à travers nos préjugés et nos ressentis ? Nous constaterions alors comme lui que les choses vont mieux que nous le pensons. De quoi renverser la tendance bien ancrée mais cognitivement biaisée qui nous entraîne systématiquement au pessimisme et au catastrophisme.

Hans Rosling est né en Suède en 1948. Médecin de formation, très versé dans les problématiques de santé publique, il a été conseiller pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et pour l’UNICEF.

En 1993, il a participé à la fondation de Médecins sans frontières (MSF) en Suède. De plus en plus tourné vers l’idée de faire découvrir le monde tel qu’il est à partir des données disponibles, il a donné d’innombrables conférences TED, et a co-fondé avec son fils Ola Rosling et sa belle-fille Anna Rosling-Rönnlund la Fondation Gapminder dont le site propose tous les graphiques animés qui ont fait sa renommée ainsi que leur constante mise à jour.

A titre d’exemple particulièrement éloquent de la méthode Rosling, je vous engage vivement à regarder l’extraordinaire vidéo ci-dessous (04′ 48″). On y découvre 200 pays représentés chacun par une bulle dont le diamètre est proportionnel à la population du pays et dont la couleur indique la zone géographique du pays. Les bulles sont positionnées selon le revenu par habitant sur l’axe des abscisses et selon l’espérance de vie sur l’axe des ordonnées. L’ensemble est animé afin de montrer l’évolution des 200 pays sur 200 ans, de 1810 à 2010 :

« Factfulness » est le livre-testament d’Hans Rosling (il est décédé en 2017). Tout en nous donnant des ordres de grandeur très intéressants sur les grands sujets démographiques et socio-économiques du monde, il nous met en garde contre dix biais cognitifs qui nous enferment dans l’anxiété et nous empêchent de voir que le monde va mieux.

En 2017, la Fondation Gapminder a soumis un ensemble de 13 questions à 12 000 personnes de toutes conditions réparties dans 14 pays riches. Cliquez sur les photos ci-dessous pour y accéder. Vous pouvez aussi faire ce test en ligne ici. Les réponses sont données à la fin de la photo de droite.

             

La première est celle que j’ai posée en début d’article, la 13ème concerne le changement climatique : si l’on en croit les experts, la température moyenne sera-t-elle plus chaude, inchangée ou moins chaude au cours des 100 prochaines années ?

Si l’on exclut cette dernière question à laquelle 86 % des personnes interrogées ont répondu correctement – ce qui, entre parenthèses, témoigne du puissant relais médiatique qui a rendu ce sujet (controversé) familier en très peu de temps à une vaste majorité de personnes – le score moyen est de 2 bonnes réponses sur les 12 questions restantes. Personne n’a eu 12/12 et une seule personne (en Suède) à obtenu 11/12. A l’autre bout de l’échelle, 15 % des sondés ont eu zéro.

Hans Rosling a commencé à s’intéresser aux idées fausses (« misconceptions ») qui perturbent notre perception du monde suite à un cours sur les taux de mortalité infantile à 5 ans qu’il donnait à des étudiants en 1995. Alors que l’examen des tables de mortalité de l’UNICEF montrait un progrès remarquable entre 1960 et 1995, par exemple de 242 à 35 ‰ pour l’Arabie saoudite et de 93 à 14 ‰ pour la Malaisie, les étudiants n’arrivaient pas à croire ce que disaient les chiffres tant ils rentraient en contradiction avec leur image du monde.

La discussion qui s’enclencha alors dans la classe mit en évidence l’emprise d’un schéma binaire où s’affrontent une fois pour toute « eux » et « nous », le monde en développement et le monde développé, le sud et le nord, les pauvres et les riches, les pays à bas revenus et les pays à hauts revenus etc… Sauf que le monde évolue, et il évolue même parfois très vite vite.

Pour suivre l’exemple de la mortalité infantile, le graphe qui place les 200 pays selon le nombre décroissant d’enfants par femme en abscisse et le taux décroissant de mortalité infantile à 5 ans en ordonnée détermine bien deux groupes : celui d’un monde en développement où les femmes ont 5 enfants ou plus et où au moins 5 % des enfants meurent avant 5 ans, et celui d’un monde développé où les femmes ont moins de 3,5 enfants en moyenne et où moins de 10 % des enfants décèdent avant 5 ans.

Deux groupes bien séparés, oui, mais en … 1965 (photo de gauche) tandis que le même graphe réalisé avec les données de 2017 (photo de droite) donne une image du monde bien différente. Les pays qui étaient dans la boîte « en développement » sont maintenant presque tous dans la boîte « développée ». Les taux de mortalité infantile, très représentatifs du développement d’un pays, ont connu une chute considérable partout, de même que le nombre d’enfants par femme :

                   

Attention donc au premier biais, baptisé « gap instinct » par Rosling et le plus grave de tous selon lui, c’est-à-dire cette tendance à considérer le monde (et par extension tout sujet) en deux pôles complètement séparés.

Dans la réalité d’aujourd’hui, il n’y a plus « eux » et « nous », mais plutôt un continuum entre quatre niveaux de développement (schéma ci-contre) :

1 milliard de personnes vivent avec moins de 2 $ par jour, 3 milliards ont entre 2 $ et 8 $ par jour, 2 milliards ont entre 8 $ et 32 $ par jour et 1 autre milliard de personnes vivent avec plus de 32 $ par jour.

Le graphe 2018 des 200 pays positionnés en fonction des 4 niveaux de revenu en abscisse et en fonction de l’espérance de vie en ordonnée est à découvrir ci-contre (animations sur Gapminder) :

On constate donc que la vaste majorité de la population mondiale (5 milliards de personnes sur 7 milliards) ne vit ni dans des pays à bas revenus ni dans des pays à hauts revenus, mais dans des pays à revenus intermédiaires.

Ces 5 milliards vivent donc très précisément là où l’opinion courante voit un « gap », un écart, un creux, un no man’s land insurmontable entre les riches et les pauvres. Pourtant ils existent, désireux d’améliorer leur vie et de se hausser au niveau supérieur de revenu. Eux aussi sont des consommateurs qui souhaitent disposer de téléphones portables, d’équipements électro-ménagers, de produits d’hygiène, de moyens de transport etc…

Hans Rosling poursuit sa remise à niveau du monde tel qu’il est en décortiquant neuf autres biais ou « instincts » qui obscurcissent systématiquement nos analyses (voir liste ci-dessous).

Cette démystification étant faite, il en résulte que là où la croyance commune tend à ne voir dans le monde que guerres, réfugiés, pauvreté, catastrophes, extinction des ressources, disparition des abeilles et fin des haricots, la réalité est tout autre. Le monde ne va pas de mal en pis, il n’y a pas de plus en plus de pauvres, et nous n’allons pas manquer de ressources. 

Au contraire, le monde va mieux. Peu à peu, les gens quittent l’extrême pauvreté pour rejoindre le milieu de l’échelle des revenus, le nombre d’enfants par femme diminue, les enfants de moins de 5 ans meurent de moins en moins, ils sont vaccinés et les filles vont à l’école.

Les défis pour l’avenir sont nombreux, mais le monde a progressé et il progressera encore, à condition que les bonnes décisions soient prises. A condition, donc, de regarder le monde tel qu’il est, pas le monde de notre tendance au pessimisme irrationnel.

Pour l’instant, « Factfulness » n’est pas disponible en français, mais cela ne saurait tarder. Je vous souhaite néanmoins une excellente lecture et un très bon week-end !


Pour compléter, je vous suggère la lecture de ces deux précédents articles :
· Sur les biais cognitifs → L’homme est un roseau pensant agité de biais cognitifs (16/4/15)
· Sur « le monde va mieux » →  Oui, le monde a progressé ! (19/09/2017) (Et il pourrait faire encore mieux si l’aide internationale n’était plus l’horizon indépassable du développement, n’en déplaise à Bill et Melinda Gates)


(*)« Factfulness »Ten Reasons We’re Wrong About The World – And Why Things Are Better Than You Think, par Hans Rosling assisté de Ola et Anna Rosling, Editions Sceptre, avril 2018.


Illustration de couverture : Exemplaires de « Factfulness » de Hans Rosling (2018) présentés par Bill Gates sur son compte Twitter.

17 réflexions sur “Cet été, adoptez le régime « Factfulness » d’Hans Rosling !

  1. Merci. Je vais commander l’ouvrage. Je connaissais la vidéo, absolument remarquable. Dans le même genre, je vous recommande le dernier livre de Johan Norberg intitulé « Non ce n’était pas mieux avant », sorti en poche début mai. Mais sans doute l’avez-vous déjà lu…

    Aimé par 2 personnes

  2. Bonjour,

    Merci beaucoup pour cet article remarquablement choisi et très informatif.

    Pour aller dans votre sens, je vous recommande, et recommande à tous, un livre qui illustre le troisième principe des biais « straight line » de Benoît Rittaud,  » La peur exponentielle  » .
    Benoît Rittaud est un professeur de mathématiques adepte de la plus stricte démarche scientifique pour aborder les questions de climat. Son site s’appelle :  » https://mythesmanciesetmathematiques.wordpress.com/  » .

    Bon week-end à tous,

    Eric Monard

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  3. Moui. Si on veut. Je note :

    – Suédois, né en 1948.
    – Conseiller pour l’UNICEF.
    – Responsable de Médecins sans Frontières.
    – Réchauffiste.
    – Luttant contre les « préjugés ».
    – Optimiste.

    Le parfait profil du petit gaucho. Je mélange des données authentiques (je suppose) et du pipotage intensif : les « global climate experts » « pensent que » (« believe that »)…

    Il est bien connu que la science est affaire de croyance. Et il est bien connu que « les global climate experts pensent que » est une proposition scientifique. Qui a nommé ces « global climate experts » ? On peut avoir la liste ? « Ils pensent que », ça veut dire que 100 % « pensent que » ? Que 50 % plus 1 « pensent que » ? La science, ça se décide à la majorité, maintenant ? A l’inscription sur une liste secrète ?

    La plupart des « préjugés » sont exacts, et sont des post-jugés.

    Si je comprends bien, l’objectif de ce test, c’est de démontrer que, puisqu’on a réussi à faire reculer la pauvreté, les cors aux pieds, l’extinction des espèces et le port du pentacourt, alors on peut, et bien sûr on doit, lutter contre le « réchauffement climatique » ? Question qui, comme par hasard, est placée à la fin du test ?

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  4. Pingback: Cet été, adoptez le régime « Factfulness » d’Hans Rosling ! | Contrepoints

  5. Il faudrait faire ce genre d’article tous les semestres pour espérer lutter contre le pessimisme ambiant entretenu par les élites et les médias. « Le porno du pessimisme » comme l’avait indiqué il y a quelques années ordrespontane.blogspot dans un article « Promouvoir le pessimisme ambiant pour mieux nous protéger, voilà où se trouve le véritable complot ! ».
    Le but est de nous transformer en adolescents coupables : mâles blancs, ex-colonialistes, gaspilleurs, destructeurs de la planète, automobilistes (ça c’est pour les français spécifiquement), etc…
    @ Robert Marchenoir
    Pour l’avis des global climate experts, je vous propose de lire :
    http://www.pbl.nl/sites/default/files/cms/publicaties/pbl-2015-climate-science-survey-questions-and-responses_01731.pdf
    vous y trouverez les mécanismes de l’imposture. Posées à 1800 scientifiques certes mais pas spécialistes du climat :
    – vous en pensez quoi du réchauffement ?
    – Ben oui peut-être, bof, surement vrai….etc….

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    • J’ai jeté un coup d’oeil sur votre doc. Il laisse songeur, en effet. S’il faut maintenant décider de questions scientifiques par sondage, même parmi des scientifiques, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche…

      Et je m’interroge toujours sur l’inclusion de cette question dans le test. Sa nature est différente de toutes les autres. La démarche me semble suspecte…

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  6. @ Tino @ Robert

    D’après moi, Hans Rosling a deux petites faiblesses :

    1. Je pense qu’il est assez proche des conceptions de Bill et Melinda Gates sur le développement. Notez que ce n’est pas le sujet du livre (lequel s’attache à déchirer le voile des biais cognitifs et à prôner un retour aux faits). Mais à différents petits détails au détour de telle ou telle page, on comprend que comme les Gates, et à l’inverse d’Angus Deaton, il attribue un rôle important à l’aide internationale, sans négliger les échanges pour autant.
    J’avais discuté ce sujet dans « Oui, le monde a progressé ! » – Sous-titre : Et il pourrait faire bien mieux encore si l’aide internationale n’était plus l’horizon indépassable du développement, n’en déplaise à Bill et Melinda Gates » : https://leblogdenathaliemp.com/2017/09/19/oui-le-monde-a-progresse/

    2. Il prend les projections du GIEC sur le climat telles qu’elles sont. ll pense effectivement que le « climate change » est un défi qu’il convient d’affronter.
    Mais partant de là – et c’est cela qui est plus intéressant – il met en garde contre le biais n° 10 c’est-à-dire le « urgency instinct », le « il faut agir tout de suite sinon c’est la catastrophe », le fait de sauter aux scénarios les plus terrifiants et d’exiger des actions immédiates, le fait d’accentuer les peurs, le fait de n’avoir plus qu’un seul sujet dans l’actualité, de tout lui rattacher et de transformer les réfugiés syriens en réfugiés climatiques sans aucune base factuelle, etc…. Il résume une conversation qu’il a eue avec Al Gore sur le sujet en disant que ce dernier cherchait à tort à instiller chez ses contemporains une « convenient fear ». Sa position : lutter contre le « climate change » en gardant son sang-froid et surtout sans freiner le développement.

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  7. Ce que je trouve inquiétant, c’est l’émotivité des traders, le nez dans le guidon (de la Harley-Davidson). Trump envoie un de ses tweets à la con ? Hop, la bourse s’effondre à – 0,91. Et le Couac 40 qui plus est, toujours aligné sur le Dow Jones.
    Quand je pense qu’on confie nos économies à ces traders impressionnables et incapables de régler leurs logiciels sur un peu plus de fact, de flegme et de vue à long terme.
    Notre assurance-vie est mal barrée.

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    • En fait, il y a toutes les chances pour que votre assurance-vie soit massivement confiée à la dette de l’Etat françoué… ce qui devrait vous rassurer quant à la qualité de sa gestion !

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      • Oui oui, me voilà rassurée, Robert !. Si Macron me plume, comme il a l’air de vouloir le faire, au lieu de financer moi-même une résidence senior pour mes vieux jours, j’irai à l’EHPAD. C’est pas cher, c’est l’Etat qui paie.

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  8. @ Souris donc : s’il ne vous reste plus grand chose, je crains que l’EHPAD ne vous soit inaccessible, car trop onéreux … ( plus de 3000 € mensuels ). A moins que la « solution Attali » d’ici là* 😉

    *Et ne vous laissez pas impressionner par mon humour noir …

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    • Mon Dieu, même l’EHPAD n’est plus dans mes moyens ?
      Mon assurance-vie vient de la vente de mon appart parisien, ras-le-bol de la locataire qui ne me payait plus ses loyers, de l’assurance impayés qui exige une franchise de 6 mois, des clauses restrictives des assureurs, des travaux votés en AG, des chauffe-eau qui lâchent et des plombiers qui vous prennent pour variable d’ajustement taillable et corvéable.
      Je croyais, innocente, que l’assurance-vie était censée assurer la tranquillité de ce côté. Sauf qu’ils exigent un droit d’entrée qui, au bout de 5 ans n’est toujours pas amorti, même en choisissant une formule avec plein de FCPI.
      Bref, mentalité pas vu pas pris, où qu’on se tourne.
      Bougnoulisation de la France.

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