Êtes-vous un « bon » citoyen ?

Êtes-vous bien certain que vous traversez toujours sur un passage piéton, que vous garez toujours votre vélo sur un emplacement réservé à cet effet, que vous payez toujours vos factures dans les temps, que vous ne fumez jamais dans les lieux publics, que vos amis sont tous « dignes » d’être fréquentés et que vous vous abstenez de toute remarque désobligeante à l’égard du pouvoir en place quand vous échangez sur les réseaux sociaux ? Bref, êtes-vous certain d’être en toute occasion un « bon » citoyen ? 

Drôle de question ! Qui est pourtant devenue essentielle en Chine depuis que le Parti communiste a décidé en 2014 d’étendre les notations sur la solvabilité financière des personnes et des entreprises, telles que celles réalisées par le géant chinois des ventes en ligne Alibaba, à toutes sortes de comportements jugés plus ou moins désirables par le gouvernement du Président Xi Jinping – ce que vous lisez, ce que vous mangez, à quoi vous jouez, qui vous voyez …- dans le cadre d’un système de « crédit social » basé sur les possibilités nouvelles offertes par la technologie du big data.

Il s’agit en effet de rassembler une quantité inimaginable d’informations numériques sur les habitudes de 1,4 milliard de Chinois à partir de leurs téléphones portables, des services en ligne qu’ils utilisent, des réseaux sociaux où ils échangent, des caméras de vidéo-surveillance à reconnaissance faciale qui ont fleuri absolument partout dans le pays et des données des hôpitaux, banques, administrations, sites de e-commerce etc. Ce qui était disparate, ce qui ne concernait que tel service de paiement de tel opérateur privé (Alipay de Alibaba, par exemple) devient complètement intégré et contrôlé par la puissance étatique.

La Chine a ainsi annoncé récemment qu’à partir du 1er mai prochain, elle allait appliquer systématiquement des restrictions de déplacement en train ou en avion pendant un an aux personnes dont le « crédit social » est faible, l’objectif final étant de disposer en 2020 d’un système universel obligatoire de surveillance distribuant les punitions, mais aussi les récompenses.

Ces dernières jouent un rôle clef dans l’opération, car elles en forment la partie souriante, celle qui masque l’aspect purement coercitif de l’ensemble et assure au gouvernement la coopération pacifique, voire empressée, de la population. Outre des petits cadeaux commerciaux et autres avantages comme des bons de réduction ou la possibilité de louer un logement sans dépôt de garantie, de bons scores vous ouvrent ainsi l’accès à des écoles réputées ou à des postes enviables dans l’administration.

A l’inverse, un pas de travers, qui peut aller jusqu’à « présenter des excuses insincères » ou fréquenter une personne dont le crédit social est trop faible, vous enlève définitivement « la confiance » du gouvernement et vous exclut progressivement de toute vie sociale. Vous finissez sur une liste noire et le « name and shame » est une pratique courante, encouragée partout, dans les clubs de sport, les entreprises etc…

Comme indiqué dans les documents publiés ces dernières semaines par le gouvernement chinois, ceci répond au principe sans concession lancé par Xi Jinping :

« Once untrustworthy, always restricted » (soyez une fois indigne de confiance, et vous serez éternellement limité partout).

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Il est exact de dire que la Chine a un grave problème d’observance légale et que la corruption, la fraude et la connivence entre des affairistes douteux et les responsables politiques y sont monnaie courante. Depuis 2013, la privation totale ou partielle de déplacement en train ou en avion a été utilisée avec un certain succès à l’encontre de millions de Chinois qui ne se conformaient pas aux décisions de justice les concernant.

Et il faut dire aussi que le système de crédit social marche très bien dans la population. La réaction de Monica Wang, jeune chef d’entreprise, est tout à fait similaire à ce qu’on connaît en France lorsqu’il s’agit de restreindre les libertés individuelles au nom de la sécurité, et elle est partagée par de nombreux Chinois :

« La première chose qui me vient à l’esprit quand je vois toutes ces caméras, tous ces contrôles de cartes d’identité, c’est que je suis en sécurité. »

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Mais le champ du « crédit social » a tellement dépassé les aspects initiaux de respect des décisions de justice et de sécurité des citoyens, il s’intéresse tellement à tous les faits et gestes quotidiens de tout un chacun, qu’on ne peut pas ignorer la domestication politique et sociale quasi pavlovienne qu’il exerce désormais sur les personnes.

On ne peut pas ignorer la dimension éminemment « big brother » de ce « big data » qui vous permet de récupérer des points si vous chantez les louanges du gouvernement sur les réseaux sociaux. On ne peut pas ignorer son but ultime de mettre un terme à toute opposition politique via un maniement subtil de carotte et de bâton.

Il suffit de se rappeler que Xi Jinping a été réélu pour un second mandat en mars 2018 dernier à l’unanimité des députés chinois, non sans avoir d’abord obtenu la modification de la Constitution afin de pouvoir rester Président à vie, pour comprendre que l’enjeu de tout ceci est bien évidemment l’instauration d’un contrôle des comportements et des opinions, peut-être « soft » en apparence, mais insidieux, permanent, omnipotent et tous azimuts.

Une telle opération, d’envergure si évidemment « orwellienne », semble inconcevable à nos yeux d’Occidentaux. Et pourtant, l’idée qu’il faut pousser les citoyens dans de « bons » comportements n’est pas totalement étrangère sous nos latitudes. A ce sujet, j’ai eu récemment l’occasion de traduire pour Contrepoints un article de la FEE intitulé « L’appli canadienne qui donne la chair de poule ».

Il s’agit de l’application Carrot Reward pour smartphones. Elle ressemble à un jeu et elle vous accorde des points chaque fois que vous faites un choix approuvé par le gouvernement fédéral du Canada en matière de santé, d’environnement et de finances personnelles. Les points accumulés vous donnent droit à des récompenses variées du type places de spectacles, bons d’achat, etc. Vous devez juste autoriser le gouvernement et l’entreprise qui développe l’appli à accéder à toutes les données de votre téléphone portable (géolocalisation, contacts, photos, calendrier, etc..)

Quand le fondateur et dirigeant de Carrot Reward lança l’application en 2015, il avait en tête d’apporter aux utilisateurs des informations sur les problématiques de santé, mais lui et les gouvernements partenaires « ont vite compris qu’elle pouvait modifier les comportements dans d’autres domaines également. »

Pas de punitions dans ce système, mais une volonté toujours plus grande de tout savoir sur vous pour mieux vous encadrer. Préférez-vous utiliser les transports en commun plutôt que votre voiture personnelle, mangez-vous bien vos cinq fruits et légumes par jour, bougez-vous assez, triez-vous bien tous vos déchets et surveillez-vous le gaspillage au grain de riz près dans chaque assiette ? On connaît les obsessions des dirigeants français. Ce pourraient être des critères de récompense et pourquoi pas, un jour, de punition.

Mais, me direz-vous, si c’est bien – et tout le monde sera d’accord pour dire qu’il faut manger sainement, faire du sport, sauver la planète … – pourquoi craindre la généralisation de ces systèmes ?

D’abord parce que justement, tout le monde n’est pas d’accord sur tout, parce que tout le monde n’a pas les mêmes idées sur comment il faut vivre « bien », et parce que tous les sujets qui affectent les comportements ne font pas consensus.

Ensuite parce que, s’il est parfaitement légitime pour de multiples acteurs de donner des conseils et faire valoir leurs points de vue sur tel ou tel comportement à adopter, l’Etat, qui a souvent changé d’avis sur ce qui est bon et moins bon, n’a pas à agir avec nous, citoyens adultes, libres et responsables, en maître d’école détenteur du vrai et du faux, du bien et du mal. Même pas sous les dehors plus tendres de l’Etat nounou.

Et surtout parce que tous les exemples montrent que l’Etat, dans son appétit vorace à « faire le bien », à condition que ce soit le bien conforme à son idéologie, est très loin de se limiter à des questions de fruits et légumes. Ce sont les opinions qui sont ultimement visées, et l’adhésion aveugle au pouvoir en place. La nouvelle fureur des gouvernements sur le contrôle des « fake news » est là pour nous le rappeler.


Je remercie un lecteur de ce blog pour m’avoir signalé l’un des liens donnés dans cet article. 


Illustration de couverture : Le système chinois de « crédit social » utilise les possibilités technologiques du big data pour contrôler les comportements des citoyens.

13 réflexions sur “Êtes-vous un « bon » citoyen ?

  1. Macron a remercié chaleureusement les retraités qu’il va ponctionner sans vergogne. En maître d’école détenteur du vrai et du faux, du bien et du mal.
    Toute retraite est considérée maintenant comme un abus de bien sociaux. Vous pensiez utiliser vos économies pour financer vous-même votre déclin (genre résidence sénior, puis piqûre en zappant la case soins palliatifs) ? Eh bien non, vous irez dans les structures que l’on vous désignera, comme les repoussantes Ehpad. C’est pas cher, c’est l’Etat qui paie.
    Inutile de s’offusquer des Chinois et des Canadiens, on a les mêmes à la maison.

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    • Gachno, tu n’a pas tort mon ami, puisque le nouveau président est peut-être légal aux terme s de la Constitution, mais illégitime au regard de la morale politique.. Au bilan, Macron est un Usurpateur.. En réalité, la Démocratie française d’aujourd’hui n’est qu’une Dictature qui se déguise par une représentation du Bolchevisme Soviétique ou Chinoise..!!!

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  2. Réconfortons nous quand même en observant que tous ces régimes avec ou sans technologie ont périclité. Il est instructif de relire de temps en temps « Les voyages de Gulliver ». Les pays sont comme le géant de l’histoire. Quand des milliers de ficelles l’empêche de bouger, il devient très vulnérable. Le passé nous montre que ces régimes « totalitaires » ne résistent pas dans la durée. La pensée conforme est un puissant anesthésiant. Comme Einstein le disait si bien de la musique militaire qui marche au pas.
    On pourrait aussi penser la même chose
    de la « pédagogie de la République » qu’on nous sert par tous les canaux médiatiques. Ce n’est que du « totalitarisme à visage humain » totalitarisme Enarchique, totalitarisme quand même. « Je vous aime » je pense donc pour vous. Les retraités ont déjà compris qu’on veut notre bien, langue cruelle que ce français. Vive les samizdats !!!

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  3. Merci à vous. Ce n’est plus une dystopie, c’est bien la réalité et, doucement mais sûrement, celle-ci se met vraisemblablement aussi en place dans nos propres démocraties occidentales (pensons juste aux réflexions récentes sur le « nudge » ou celles d’économistes qui se mettent à réfléchir au « bonheur » de leurs concitoyens). C’est terrifiant…

    En lien avec votre sujet, je prends la liberté d’inviter humblement ceux qui me lisent à lire ou relire le Discours de la servitude volontaire (sa traduction en français moderne aux Mille et une nuits est remarquable) et de donner deux citations de Thomas Sowell :
    — « … As many have warned in the past, freedom is unlikely to be lost all at once and openly. It is far more likely to be eroded away, bit by bit, amid glittering promises and expressions of noble ideals. … » (Thomas Sowell, The Quest for Cosmic Justice, New York, NY: The Free Press, 1999, Chap. IV, p. 184)
    — « … Freedom is seldom destroyed all at once. More often it is eroded, bit by bit, until it is gone. This can happen so gradually that there is no sudden change that would alert people to the danger. By the time everybody realizes what has happened, it can be too late, because their freedom is gone. … »
    (Thomas Sowell, “Obama’s Rhetoric”, Townhall, July 19, 2012, https://townhall.com/columnists/thomassowell/2012/07/19/obamas-rhetoric-n841052)

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    • C’est tout à fait ça. Nous courons le risque des grenouilles plongées dans l’eau tiède : c’est doux, c’est confortable, on ne songe pas à s’échapper ; mais peu à peu, la température s’élève jusqu’à la douleur ; mais il est trop tard, on n’a plus la force de sauter hors de la casserole.

      J’ai effectivement pensé à La servitude volontaire de La Boétie, j’ai aussi pensé au texte de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » à propos duquel j’ai écrit un article : Kant 1784 : « Sapere aude ! »

      « Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. »
      Pour Kant, si l’entendement ne manque pas, le manque de décision ou de courage nous fait trop souvent nous en remettre à autrui pour penser à notre place. Et il se trouve justement qu’il existe des hommes, peu nombreux mais décidés, qui ne sont que trop heureux de servir de tuteur aux autres. Nous voici donc face à une seconde difficulté pour penser par nous-mêmes : non seulement on trouve cela pénible, mais en plus on ne nous a jamais vraiment laissé faire l’essai de notre autonomie.
      (Le texte de Kant bute cependant à la fin sur le concept de despote éclairé qu’il accorde à Frédéric II de Prusse)

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  4. Personnellement, je n’ai pas de smartphone et autres conneries du même genre(je ne veux pas d’un fil-un boulet plutôt-,à la patte) et j’évite comme la peste les réseaux sociaux.
    J’aime bien cette réflexion de Jean Galtier-Boissière,juste après la seconde guerre mondiale,refusant farouchement d’avoir le téléphone,pour que personne ne l’emmerde pendant qu’il travaille,lit ou écrit…

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  5. L’exemple chinois que vous prenez,pour illustrer une modification de la constitution afin de rester président à vie,ainsi que le contrôle social de la population,démontre plus simplement que la Chine est toujours un pays totalitaire dans lequel la démaoïsation n’a jamais eu lieu et où le chinois est tenu pour quantité négligeable par le pouvoir.
    Plus près de nous,les exemples d’Erdogan et Poutine sont aussi là pour illustrer la même tentation autoritaire d’une présidence à vie,via une atteinte à la Constitution.
    Et rien ne dit que Jupiter,qui rend fou ceux qu’il veut perdre,ne souffle pas,un jour,à l’oreille du cyborg à la communication parfaitement calibrée,qui préside actuellement aux destinées de notre pays,la même petite musique tentatrice.

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  6. Oui à force d’extrapoler, ces exemples ont toujours des allures effrayantes.
    Rappelons-nous tout de même que dans les années 60-70, les citoyens des régimes de l’Est laissaient largement entendre que la docilité était largement surfaite. Tous faisaient semblant pour mieux resquiller et plus personne ne se faisait d’illusion. Revisionnez les films d’Andrzej Wajda d’une lucidité baroque. Peut-être le cinéaste équivalent chinois est-il déjà né ?
    Quant aux logiciels super-géniaux, IA et big data qui pensent à notre place, ce sont des fantasmes facilement exploités par certains.
    Il ne se passera pas longtemps avant qu’un logiciel simule votre docilité sociale et ramasse un maximum de bons points à votre profit. Et patatrac voila encore une grosse bourde étatique bien naïve qui s’explosera.
    La nature humaine a d’infinis ressources. Heureusement !

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