Et la dette « scolaire » ?

Dans ce blog, on parle beaucoup des dépenses et des déficits publics français qui s’accumulent depuis 1974 dans une dette publique dangereusement élevée au point de menacer à la fois notre prospérité, notre cohésion sociale et notre liberté. Mais que dire de la « dette » que nous créons avec autant de zèle que d’aveuglement depuis à peu près la même époque dans le champ de l’instruction de nos enfants ?

Entre deux obituaires(1) remarqués, la France a reçu cette semaine un bulletin de santé extrêmement préoccupant à propos des aptitudes à la lecture de ses élèves de CM1. Le malade « instruction publique » n’est pas tout à fait mort, mais les résultats PIRLS venant après plusieurs autres tests internationaux peu flatteurs dans différentes matières, on peut dire sans exagérer, et avec beaucoup d’inquiétude, que le pronostic vital est indiscutablement engagé.

Récapitulons. Il y a un an (novembre 2016), l’étude TIMSS consacrée à la maîtrise des mathématiques chez les élèves de CM1 (quatrième année de scolarité obligatoire) accordait 488 points à la France quand Singapour caracolait à la première place avec un score de 618 (voir infographie ci-contre).

Ce résultat nous situait en dessous de la moyenne internationale (500 points) et de la moyenne européenne (527). Parmi les pays de l’Union européenne testés, nous arrivions à la 22ème et dernière place.

Un mois après, le classement PISA 2016 plaçait nos élèves de 15 ans à la 26ème place sur 70 pays testés. Centré principalement sur les compétences en sciences, il évaluait aussi les maths et la compréhension de l’écrit à titre de matières mineures. Avec une note de 495 en sciences, la France dépassait de peu la moyenne de l’OCDE (493) et ne montrait ni amélioration ni régression depuis la dernière étude. Singapour arrivait en tête avec un score en sciences de 556 points.

L’analyse des résultats montrait en outre une plus faible appétence pour la poursuite d’études supérieures scientifiques chez les élèves français que chez leurs homologues étrangers.

Autre point malvenu dans un pays qui place l’égalité au dessus de tout, les écarts de résultats en fonction du statut socio-économique des élèves étaient parmi les plus élevés de l’étude (voir schéma ci-dessus extrait du journal Le Monde).

Et cette semaine, nouvelle douche froide pour la France – en lecture et compréhension de l’écrit, cette fois. Dans le classement PIRLS 2016 qui a lieu tous les 5 ans depuis 2001, nos CM1 décrochent sans gloire la 34ème place sur 50 pays. La Russie arrive en tête, suivie de Singapour, décidément très à l’aise sur tous les podiums de performance éducative.

Alors que les auteurs du rapport observent avec satisfaction « qu’il y a dans le monde plus de bons lecteurs qu’il y a 15 ans », situation réjouissante qui semble très cohérente avec les progrès similaires qu’on constate globalement en matière de sortie de la pauvreté et de régression de la faim dans le monde, on note deux pays qui performent moins bien qu’en 2001 : les Pays-Bas et … la France – toujours elle ! Avec 511 points, elle dépasse de peu la moyenne générale (500).

Y a-t-il une matière dans laquelle nos jeunes élèves se distinguent ? Pâte à modeler, peut-être. Après tout, la précédente ministre de l’Education nationale avait introduit un changement d’horaires à l’école primaire afin de dégager du temps pour des activités péri-scolaires de type travaux manuels ou atelier chant… qui exigent moins d’attention de la part des enfants, qui ne leur apprennent pas les savoirs de base et qui devraient plutôt être laissées au choix des parents.

A ce stade, objection fréquente : « Et les enfants des familles défavorisées ? Eux aussi ont droit à des activités d’éveil ». Ma réponse : ils n’apprendront même pas vraiment le chant et ne sauront ni lire, ni écrire, ni compter. L’école ne peut pas se permettre d’apporter la cerise sur le gâteau si elle ne s’attache pas prioritairement à fabriquer un gâteau comestible.

En attendant, les professeurs de 6ème voient arriver trop d’élèves dépourvus des moyens indispensables en lecture et en calcul pour suivre convenablement un cours de collège. La maîtrise de la lecture, de l’écriture et de la compréhension écrite est non seulement nécessaire dans la matière « Français » elle-même, mais elle est clairement la base de tout suivi d’études secondaires ultérieures, que ce soit pour la géographie, la SVT, les maths, etc. Il faut pouvoir lire et comprendre un texte pour apprendre, il faut pouvoir lire et comprendre la question posée pour y répondre et manifester ainsi ses connaissances.

Alors que de plus en plus de personnes dans le monde accèdent au savoir à mesure que les conditions sanitaires et économiques s’améliorent (à ce propos, merci la mondialisation, merci le capitalisme), la France sera-t-elle un pays qui se satisfait de prendre le chemin inverse ? Après avoir diffusé l’instruction dans toutes les couches de la société depuis la monarchie de juillet (loi sur l’instruction publique de Guizot en 1833), peut-elle se contenter d’observer le décrochage calamiteux d’une part de plus en plus importante de sa population ?

On entend souvent dire que depuis le début des années 1970, l’Education nationale doit relever deux défis qui ne lui simplifient pas la tâche : le nombre total d’élèves a fortement augmenté, et l’école puis le collège et le lycée doivent faire face à un afflux important d’élèves d’origine immigrée, essentiellement maghrébine.

C’est exact. Mais il faut bien voir qu’au même moment, la tendance « pédagogiste » de l’Education nationale prenait le dessus, que l’autorité du professeur sur l’élève était battue en brèche par les fonctionnaires du ministère eux-mêmes et que le « nivellement par le bas » devenait la règle de la réussite : en 1985, Jean-Pierre Chevènement donnait à la France l’objectif d’amener « 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat d’ici à 2000 ».

Dans son idée, il s’agissait probablement d’améliorer le système et non pas de le tuer. Mais très concrètement, le travail, l’effort, le soin de se perfectionner et de se cultiver ont été complètement dévalorisés puisque les échecs du pédagogisme ainsi qu’un certain clientélisme électoral ne permettaient pas d’atteindre l’objectif sans abaisser en permanence les exigences.

Du côté des parents, la possibilité élargie de voir son enfant obtenir le précieux sésame et entrer à l’université a complètement perverti les décisions d’orientation, la filière générale restant privilégiée envers et contre tout – en dépit de niveaux scolaires souvent médiocres qu’on retrouve inéluctablement dans le taux d’échec important à la fin de la première année de fac.

Les piteux résultats obtenus aux PISA, TIMSS et PIRLS nous mettent brutalement face à nos erreurs.

La présence récurrente des pays asiatiques dans le haut des classements internationaux n’est certainement pas fortuite. Dans son livre Asia rising de 1995, Jim Rohwer souligne combien le fait d’avoir fait porter les efforts éducatifs sur l’école primaire, et ceci pour les garçons comme pour les filles, a été instrumental(2) dans le développement des tigres asiatiques. Il s’agissait non seulement de former les élèves à tous les savoirs de base, mais également de faire en sorte que toutes les jeunes filles, une fois mères de famille, puissent être des interlocutrices de choix pour leurs enfants au moment des devoirs à la maison.

Avec l’arrivée de Jean-Michel Blanquer à la tête de l’Education nationale, on comprend que le gouvernement a la volonté d’inverser la tendance en revenant à une pédagogie éprouvée. La méthode de Singapour, notamment en mathématiques, n’est plus écartée d’une main dédaigneuse avec une remarque perfide sur la pression infâme que subissent les pauvres élèves asiatiques. Il est même question de s’en inspirer pour redonner aux élèves l’envie des maths.

De la même façon, le dédoublement des classes de CP et CE1 dans les zones d’éducation prioritaire, le retour à la méthode syllabique pour la lecture – alors que la méthode globale a déstructuré tant d’enfants, la dictée quotidienne pour l’attention et l’orthographe, la lecture à voix haute – voici autant de bonnes idées qui ne demandent plus qu’à être mises en oeuvre.

Il n’en demeure pas moins que notre Education nationale reste une énorme machine  extrêmement coûteuse et alourdie par un syndicalisme qui se refuse à voir que le monde avance. Elle ne semble plus apte à répondre de façon souple et diversifiée à tous les profils d’élèves, les plus intellectuels comme les plus disposés à se tourner vers des filières pratiques qui seraient enfin regardées avec un oeil positif.

Des expériences conduites dans le privé, notamment hors contrat, au sein d’entités à taille humaine qui déterminent elles-mêmes leur pédagogie et leurs objectifs en fonction des élèves accueillis ont montré toute leur pertinence. Au-delà d’une profonde réforme interne à l’Education nationale, dont Jean-Michel Blanquer a commencé à s’occuper, c’est d’initiatives éclairées et de liberté d’enseignement que nos enfants ont besoin pour grandir et faire grandir notre pays hors de la dette « scolaire » qu’il a creusé depuis 40 ans.


(1) Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday sont décédés respectivement le 5 et le 6 décembre 2017.

(2) L’Afrique a choisi un développement très différent, et finalement peu efficace, celui de quelques grandes universités qui ne s’adressent qu’à une poignée d’étudiants, tandis que l’instruction primaire a été complètement négligée.


Illustration de couverture : tableau noir avec syllabisation des mots.

7 réflexions sur “Et la dette « scolaire » ?

  1. Comme la double peine, l' »educnat » est tout à la fois en manque de compétences à propos de son corps professoral et désaxée en ce qui concerne sa doctrine d’enseignement.
    En revanche dans les « bureaux, en mission plus ou moins spéciale, en congé y compris longue maladie non contrôlée, (sur)chargé d’étude, en disponibilité rémunéré, en délégué syndical ou auprès de commissions de la plus haute importance . . . là les effectifs sont comblés (400 000 dit-on ? ).

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    • Je ne serais pas aussi formelle sur le manque de compétence des enseignants. Beaucoup sont excellents et voient ce qu’il se passe, mais (comme dit Calvin ci-dessous) sont désabusés et silencieux face à la force écrasante du mammouth.

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  2. Ça ne va pas s’améliorer aujourd’hui. Je fais l’école buissonnière (Paris).
    Tout a déjà été dit sur l’éducation nationale.
    Ce qui est dommage, c’est la cohorte d’enseignants silencieux et désabusés, réfractaires aux idioties de la hiérarchie.
    Mais obligés de suivre.
    L’EdNat est une bureaucratie soviétique.

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  3. Les classements internationaux ne font que confirmer une réalité visible à l’oeil nu. Ceux qui constituaient jadis l’élite lettrée de la nation : médecins, avocats… sont incapables d’écrire une ligne sans faire une faute d’orthographe. Ne parlons pas des professeurs !

    Lisez les espaces de commentaires des sites grand public : médias, commerces en ligne… En France, ils semblent fréquentés essentiellement par des semi-débiles. Par comparaison, en Angleterre ou aux Etats-Unis, le moindre commentaire semble écrit par un docteur en philosophie ou en sciences. Dans les deux cas, il y a tout lieu de croire que ce sont les mêmes personnes, issues des mêmes couches sociales.

    Qui donne son avis sur les produits qu’il a achetés, sur Amazon ? Qui commente l’actualité vite fait, en passant, sur les sites des grands médias nationaux ? Monsieur Tout le monde. Eh bien, voyez la différence ! Et ce n’est pas comme si l’Angleterre et les Etats-Unis n’avaient pas leurs propres problèmes d’illettrisme, de baisse du niveau, d’inculture et d’incivilité…

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  4. L’Éducation nationale française, est le 6e plus grand employeur au monde; avec 88 milliards d’euros en 2015, le budget de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche est de loin le plus élevé de l’OCDE.
    Et Il n’y a pas besoin de consulter les résultats internationaux pour s’apercevoir de la baisse constante du niveau des élèves, ça se voit dans le monde du travail. On compte plus les artisans, les cadres qui s’effarent de la nullité des jeunes qui débutent, effondrement du niveau intellectuel et langagier, difficulté à se plier à un cadre, à une ponctualité, à faire ce qu’on leur demande, bref à être fiable. Mon plombier quand il vient réviser la chaudière tous les ans, plaisante (pour pas pleurer) sur l’apprenti (l’ahuri) qui l’accompagne, qui sait même pas écrire. La plupart des artisans du joailler au plombier, refusent désormais stagiaires et apprentis.
    Mais comme pour la santé, depuis 1945, on s’entête dans le carcan idéologique alors que beaucoup d’autres pays n’ont pas eu peur d’innover. Par exemple deux dispositifs qui marchent :
    1. Plutôt que de continuer à voir l’État et les collectivités territoriales financer les établissements publics et privés sous contrat de manière globale, et pénaliser fiscalement les parents qui choisissent de mettre leurs enfants dans le hors contrat, certains pays ont procédé en donnant à tous les parents un chèque correspondant au coût d’un élève pour une année. Les parents peuvent ensuite décider d’attribuer ce chèque à l’établissement de leur choix, public, privé sous contrat ou privé hors contrat. Ce système a été mis en place dans plusieurs pays : Chili, Suède, Pays-Bas, Hong Kong, et certaines villes des États-Unis ? observez leurs résultats !
    2 Le gouvernement britannique avait observé des baisses de niveau et a su innover en suscitant le développement d’Academies et de Free schools pour permettre aux enfants piégés dans des écoles publiques de piètre niveau d’aller étudier dans de bonnes écoles. Les écoles concernées reçoivent la même somme par élève que celle reçue par les écoles publiques ordinaires avoisinantes. L’idée fondamentale est de miser sur la société civile et les meilleurs professeurs ou directeurs pour régénérer le système. Les écoles sont gérées par des « independant charitable trusts » dont les membres travaillent pro bono. Les responsables politiques ou responsables administratifs en sont exclus. De plus, les Free schools ont un effet d’entraînement positif sur les écoles ordinaires.
    Combien d’études ou de missions faudra-t-il encore faire ?

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  5. Et pour ajouter au problème, dans la tendance infernale, nous avons aussi des professeurs de moins en moins bien formés. Lorsque ceux qui sont censés transmettre le savoir en sont dépourvus (savoir qui n’est plus vraiment exigé, ou gommé), on ne peut plus s’étonner que les parents, effarés de voir que leurs enfants en apprennent moins qu’eux à leur époque, choisissent des méthodes alternatives, allant jusqu’à l’école à la maison.
    Et que dire des professeurs qui font du militantisme ? Entre ceux qui récemment ont proclamé qu’ils enseigneraient l’écriture inclusive par pur idéologie, et des profs qui à mon époque, nous « disaient » pour qui voter (2007 : « je vous dis juste qu’il y a un candidat qui veut supprimer un fonctionnaire sur deux… Si vous voulez toujours des profs, vous savez pour qui voter »).
    Ils voudraient saborder le navire qu’ils ne s’y prendraient pas autrement.
    Ce qui est des plus dommages quand on sait qu’une majorité silencieuse fait ce qu’elle peut, prise en otage entre les pédago, les parents d’élèves et les syndicalistes.

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