Pensées vagabondes devant la tombe familiale (I)

Debout devant la tombe familiale, je commence à prier, mais très vite ma prière s’envole vers des chemins de traverse qui vont me faire passer par Kant aujourd’hui, puis par Ploërmel et le Livre des Rois dans la seconde partie qui sera publiée demain.

Debout devant la tombe familiale, je commence à prier, mais très vite je ne peux m’empêcher de penser, mi-attendrie mi-agacée,  à cette caisse pleine de fers à repasser en panne que ma mère conservait pieusement au cas où il serait possible de les faire réparer ; ou à ce lourd carton de déménagement confectionné dans les années 1970, trimbalé de poste en poste pendant plus de vingt ans et pourtant jamais ouvert jusqu’à très récemment – des rideaux en cretonne fleurie. 

Depuis que mes parents sont décédés, je suis obsédée par l’idée de laisser le moins de tracas matériels possibles à mes enfants au moment de mon décès. Parmi les mesures envisagées – donation par-ci pour évacuer les affaires d’argent, rangement par-là pour éviter aux enfants de vivre leur deuil à la déchetterie – celle de réserver ma place au cimetière sans plus attendre. Je veux dire notre place, car c’est une affaire de couple, un peu comme l’achat d’une maison.

J’ai eu le coup de foudre pour un joli petit cimetière orienté plein sud avec vue sur les montagnes et le chevet de la collégiale. Mais mon mari se fait prier. L’unique fois où j’ai réussi à le traîner jusqu’à la mairie « juste pour se renseigner », c’est avec une rare satisfaction qu’il a constaté que les services compétents avaient déjà fermé leurs portes au public. Tout joyeux d’être provisoirement débarrassé de cette corvée, et comme c’était l’été, il m’a proposé un changement de plan : et si on allait prendre une glace ? Sous-entendu : et si on s’occupait de vivre, plutôt ?

L’idée ne passe guère mieux chez les enfants. Objection principale : tu veux qu’on passe devant votre cimetière chaque fois qu’on ira skier ? L’association des loisirs avec la mort semble incongrue, limite blasphématoire. On part s’amuser et vous, vous êtes là, réduits en cendre à jamais.

Ah, voilà, réduits en cendre à jamais ! Mais est-ce bien certain ? C’est possible ; après tout, si on peut croire comme moi à la vie éternelle, qui pourrait dire quelle forme prendra cette vie ? A n’en pas douter, il y aura de la poussière. On a tous l’expérience de la mort telle qu’elle se développe dans notre monde physique, on sait que la vie a un terme et que le vivant devient poussière une fois mort.

Debout devant la tombe familiale, j’imagine sans joie ce tas de cendre qui s’amoncèle au fond des cercueils. Une vision froide et désolée de fin éternelle. Mais au milieu de ces mornes sentiments, une idée émerge : Maman qui m’a tant agacée avec sa collection de fers à repasser déglingués en sait tellement plus que moi maintenant !

La supériorité des morts sur les vivants. Eux qui sont morts ont accédé à une connaissance colossale qui nous échappe et nous taraude inlassablement. Eux savent si, pour reprendre l’alternative de Jean Guitton, on nage en pleine absurdité ou en plein mystère.

J’aimerais savoir, mais réduite à choisir entre l’absurde, qui se résout inéluctablement dans une fin éternelle, et le mystère, promesse de vie éternelle, j’ai choisi le mystère.

L’expérience de la contemplation du ciel alors qu’on est allongé dans un pré un soir d’été est forcément renversante. Une telle création, un univers immense, des hommes quelque part, moi parmi eux, et aucune intention derrière, est-ce possible ? Difficile à dire. De ce point de vue, partisans de l’absurde ou enclins au mystère, nous sommes tous à la même enseigne de l’incertitude.

Je pense alors à une remarque que j’entends souvent dans la bouche des hommes de science, en tout cas dans la bouche des hommes qui se flattent d’avoir une pensée rationnelle. (Quand je dis hommes, j’inclus les femmes, est-il besoin de le préciser ?) En tant que scientifique, me dit-on, j’ai du mal à admettre l’idée d’une transcendance.

Cette déclaration ne peut signifier que deux choses. Soit le scientifique a obtenu la certitude de l’absurdité du monde et il sait de source sûre qu’il n’y a rien après la mort ; dans ce cas, ce serait gentil à lui de nous en apporter la preuve définitive. Soit il admet un mystère momentané mais demeure convaincu que la recherche scientifique en viendra à bout comme elle l’a toujours fait jusqu’à présent ; et dans ce cas il se livre à une hypothèse radicale en faisant comme si tout ce qui se passe après la mort pouvait être ramené d’office dans le monde physique.

Pour ma part, et jusqu’à preuve du contraire, j’ai plutôt tendance à suivre Kant et sa fameuse « phrase immortelle » (expression de Maurice Clavel) « J’ai limité le savoir pour faire place à la foi ». Il est vrai que la formule, ou du moins sa traduction française, est maladroite car on pourrait facilement y lire une forme d’auto-censure qu’on s’imposerait par soumission à une croyance. Bien à tort car il s’agit au contraire de mener notre raison le plus loin possible dans la connaissance du monde sensible – et un vaste « inconnu » s’offre encore à notre découverte – mais de constater qu’il existe aussi un « inconnaissable » que nous ne pourrons pas appréhender par notre seule raison.

Cet inconnaissable, c’est précisément ce qui se trame par-delà les pierres de nos tombes familiales, c’est tout le savoir incroyable auquel ma mère et tous les humains décédés ont accédé en mourant.

Cependant, malgré le doute et l’incertitude, la foi est entrée dans ma vie. J’ai appris des choses sur Dieu, et ces choses m’ont saisie car Dieu est amour, il nous aime, il nous laisse libre de le choisir, il parle à tous les hommes et chaque homme est unique à ses yeux. Amour, liberté, universalité, individualité, qui dit mieux ?

La foi chrétienne est une affaire personnelle, le choix exclusif et intime d’un individu libre. C’est le propre de l’amour de Dieu et de l’amour en général : que vaudrait un amour obligé ? Il n’est jamais agréable de constater que celui qu’on aime ne nous aime pas, mais la liberté est essentielle pour que ce sentiment devienne une vérité. Et Dieu, qui nous aime, nous place perpétuellement face à notre liberté. 

→ La suite de cet article a été publiée le 3 novembre 2017.


Illustration de couverture : Croix dans un cimetière – Photo : © AFP Stéphane de Sakutin.

8 réflexions sur “Pensées vagabondes devant la tombe familiale (I)

  1. « J’ai eu le coup de foudre pour un joli petit cimetière, mais mon mari se fait prier … » vous pensez bien qu’une si jolie formule n’allait pas me laisser … de marbre ! 😉
    Donc, cela peut s’interpréter de deux façons : 1/ il n’est pas pressé d’y aller reposer 2/ il n’est pas pressé de vous y voir reposer. Et non, ne me remerciez pas, je suis bon, de nature.

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  2. La foi chrétienne peut se renforcer en cherchant, également dans d’autres traditions et philosophies, des éléments d’éclaircissement. Les choix sont innombrables. Cette période de l’année est bien propice à une (re) lecture du chapitre « Le bouddhisme et la mort » du très beau livre de J.F. Revel et M. Ricard « Le Moine et le Philosophe ». Deux courts extraits : « Il convient donc à l’approche de la mort, de cultiver le non-attachement, l’altruisme, la joie », et comme « Le temps de la mort et les circonstances qui l’amènent sont imprévisibles », l’instant de la mort n’est donc pas le moment idéal pour se préparer, et commencer à pratiquer une voie spirituelle.

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  3. Décidément, le « ça peut toujours servir » est dans la famille. Comme je comprends votre mère et votre mari ! Il ne faudrait jamais jeter, ni fers à repasser, ni tondeuses à gazon. Pour les rideaux en cretonne… on peut faire une exception.

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  4. Vous dites, bien mieux sans doute, ce que j’aurais voulu dire pour évoquer ma foi. Merci. Amour, liberté, universalité, individualité. Nous choisissons d’accepter Dieu dans nos vies. Mais pour choisir et donc dire oui ou non, encore faut-il connaître l’objet de notre choix. Or, beaucoup dans nos sociétés ont oeuvré et oeuvrent à cacher ou caricaturer la foi chrétienne. Alors, bien sûr, les plus croyants vont croire que Dieu se fait connaître par d’autres voies. Mais tout de même, il faut un certain courage aujourd’hui pour être chrétien, car au doute naturel et très humain (sauf à avoir la foi du charbonnier ou l’immense intelligence de Kant), s’ajoute le rejet ambiant politique et social. Mais c’est un courage qui “en vaut la peine”… Béatrice B. van Vollenhoven « Cependant, malgré le doute et l’incertitude, la foi est entrée dans ma vie. J’ai appris des choses sur Dieu, et ces choses m’ont saisie car Dieu est amour, il nous aime, il nous laisse libre de le choisir, il parle à tous les hommes et chaque homme est unique à ses yeux. Amour, liberté, universalité, individualité, qui dit mieux ? La foi chrétienne est une affaire personnelle, le choix exclusif et intime d’un individu libre. C’est le propre de l’amour de Dieu et de l’amour en général : que vaudrait un amour obligé ? Il n’est jamais agréable de constater que celui qu’on aime ne nous aime pas, mais la liberté est essentielle pour que ce sentiment devienne une vérité. Et Dieu, qui nous aime, nous place perpétuellement face à notre liberté.”

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  5. Vous dites que « le scientifique a obtenu la certitude de l’absurdité du monde et il sait de source sûre qu’il n’y a rien après la mort ; dans ce cas, ce serait gentil à lui de nous en apporter la preuve définitive ».
    Quel curieux procédé venant de vous qui êtes dans tous autres domaines rationnelle, réfléchie, réaliste et remarquablement didactique de poser ainsi le sujet : la transcendance (je note que vous n‘allez pas jusqu’à parler de « vie éternelle »..) existerait parce que les scientifiques rationnels n’ont jamais pu démontrer qu’elle n’existe pas !!!
    Pourtant, et vous le savez parfaitement car votre questionnement intime est largement teinté d’un grand doute, nul ne peut contester que les faits ni l’histoire n’ont jamais pu apporter la moindre preuve de cette transcendance. Concrètement j’entends, mettant de coté les individus sujets à révélations.
    Je crois que les hommes (et les femmes..) ne peuvent supporter l’idée de leur disparition et que c’est le prix à payer à la nature qui nous a doté de la conscience de notre existence, de notre début et notre fin, nous différenciant ainsi des animaux.
    D’où le besoin d’inscrire notre destinée dans une légende qui nous rassure face à l’échéance insupportable de notre fin physique, religion, transcendance, réincarnation etc.
    Déjà la résurrection des corps n’embarrasse plus tellement les croyants qui acceptent désormais de se faire incinérer ou liquéfier (dernière mode US). Lorsque les scientifiques auront fini de démontrer que la « conscience » – assimilée à l’existence d’une âme – n’est que le résultat d’une machinerie organique et neuronale naturelle très perfectionnée, les religions et la transcendance vont en prendre un sale coup..

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